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5 questions à Serge Kaganski et Edouard Waintrop Blog à part

Le blog est à la fois la forme la plus utilisée par les journaux traditionnels dans leur déclinaison web et le mode d’expression privilégié de la critique sauvage qui fleurit sur Internet. Serge Kaganski des Inrockuptibles et Édouard Waintrop de Libération se sont essayés à cet exercice qui peut relever tour à tour de la critique, du journal intime ou de la discussion à bâtons rompus. Comme il se doit, c’est par e-mail que nous leur avons posé cinq questions sur leur expérience.

1. Qu’est-ce qui vous a conduit à ouvrir un blog ?
S. Kaganski : La curiosité pour un nouveau média, un nouveau lieu d’expression. Une forme de défi lancé à moi-même pour voir quelle serait ma régularité d’écriture et combien de temps je tiendrais cet exercice. La possibilité d’écrire et de “publier” sans être tributaire des contraintes habituelles d’une rédaction : délais de bouclage, calibrages, angles, rubriquages, etc. Le blog est une forme très libre et individuelle où l’on n’est dépendant que de soi-même et de son désir d’écriture. Enfin, l’interactivité, la possibilité de nouer un rapport plus immédiat, direct et personnel avec ses lecteurs.

É. Waintrop : Oh, c’était simple. J’avais été marginalisé par le service cinéma de Libération, qui n’a jamais accepté la façon différente dont je parlais des films (ni ma façon de vivre loin de Paris, ni mon mi-temps…) et j’ai proposé de me rabattre sur la cinéphilie à la rédaction des pages électroniques du journal, qui a accepté avec un enthousiasme qui m’a fait plaisir. Et m’a même stimulé. Depuis, j’ai quitté la rédaction du journal, je m’occupe d’un festival en Suisse qui programme avant tout des films des “trois continents” (Amérique latine, Asie, Afrique) et le blog me permet d’assouvir une passion : parler de films et de cinéma souvent américains, parfois français en remplissant des vides que la rédaction du quotidien ne manque pas de laisser.

2. En quoi ce nouveau contexte modifie-t-il votre manière d’écrire sur le cinéma ?
S. Kaganski : Le blog procure une liberté plus grande sur le choix des sujets, des angles, du ton, de la longueur des “papiers”. Ça ne signifie pas que l’on n’est pas libre dans un journal, mais on y est plus dépendant d’un collectif et de
la mise en forme nécessaire à un journal. On est plus libre et autonome dans un blog, mais j’apprécie aussi les contraintes d’une rédaction, car elles forcent à travailler, à se remettre en cause, à échanger avec les collègues. Ce sont deux rythmes de travail, deux cadres d’écriture qui se complètent. Personnellement, j’ai besoin des deux, comme dans la vie on peut goûter alternativement les moments de solitude et les moments collectifs. J’ajoute enfin que le blog me permet d’écrire sur d’autres domaines que le cinéma (comme dans mon journal cela dit) puisque j’ai choisi de faire un blog pluridisciplinaire et je crois que cela aère mes textes sur le cinéma. Il me semble qu’il est préférable de ne pas toujours se cantonner à une seule spécialité. Je m’intéresse à beaucoup de choses, en amateur, sans me prétendre spécialiste, et un blog permet cela dans une plus large mesure qu’un journal.

É. Waintrop : J’écris à la première personne du singulier, même si en général c’est par pure convention. C’est même un peu un chiffon rouge que l’on agite devant les commentateurs qui foncent souvent la tête la première et négligent l’argument, qui reste pour moi l’essentiel, pour l’accessoire, ce qu’ils ont cru comprendre de vous. Ces commentateurs sont souvent brutaux, incohérents et trop heureux de pouvoir s’adonner à l’attaque personnelle. D’où ce “je”, qui est un pur piège (au moins dans mon cas) fictionnel. Dont je me régale parfois.

3. La libre parole des critiques non-professionnels qui abonde sur le Net vous intéresse-t-elle ? Vous conduit-elle à vous remettre en cause dans votre travail ? Et comment appréhendez-vous le rapport direct avec vos propres lecteurs ?
S. Kaganski : Une grande partie de la libre parole sur le net me semble peu convaincante. Elle est intéressante d’un point de vue sociologique car elle montre que le désir d’écrire est largement répandu, mais cela produit le plus souvent des textes à l’emporte-pièce, mal écrits, mal argumentés, avec parfois une agressivité jalouse envers les critiques ou journalistes professionnels. Les lieux les plus intéressants sont souvent le fait de gens de presse écrite comme le site Chronic’art. Parmi les commentateurs de mon blog, il y a des gens intelligents, cultivés, talentueux qui me stimulent, m’intéressent, me rendent modeste si tant est que j’ai commis le péché d’orgueil. Pour résumer, il me semble qu’il existe sur le Net des gens qui ne sont pas critiques ou journalistes professionnels mais qui auraient pu le devenir, mais ces personnes sont largement minoritaires.

É. Waintrop : Cela fait longtemps que je remets en cause la légitimité des critiques, y compris la mienne. A priori la mienne. Il m’est quand même arrivé souvent de changer d’avis sur un film. De me tromper. J’ai lu aussi le livre de Montebello (« Le cinéma en France depuis les années 30 », Armand Colin) sur la consommation des films en France qui montre combien la dévoration cinématographique est partagée (je ne vois que trois films par jour en moyenne, ce qui est bien plus que la plupart des critiques mais moins que la consommation d’un certain nombre de “geeks” cinéphiles). Pour ce qui est du rapport avec les lecteurs, parfois il est fatigant. La mauvaise foi de certains est énorme. Le dialogue le plus souvent inexistant. Il est “bien connu” que le chroniqueur (moi) est trop bien payé (je fais ce blog gratuitement), que le critique est un salaud… Rares sont les commentateurs pertinents. Mais quand un commentaire judicieux m’arrive, et même s’il exprime un désaccord, quel bonheur ! Le dialogue trouve sa raison d’être.

4. Après un certain temps de pratique, quel bilan tirez-vous de l’expérience du blog ?
S. Kaganski : L’expérience est positive dans la mesure où elle m’a permis d’écrire avec énergie et liberté, de nouer des contacts épistolaires de longue durée avec certains lecteurs. Mais tenir un blog avec un minimum d’exigence (se relire, s’efforcer de ne pas laisser de fautes, essayer d’être pertinent et d’écrire correctement, etc.) est aussi un labeur. Je constate qu’au bout d’un an et demi, mon énergie a baissé d’intensité. J’avais débuté sur un rythme de 3 ou 4 posts par semaine, et maintenant, c’est plutôt 1 ou 2 en moyenne. Pas évident de trouver tous les jours un sujet, et surtout du temps et de l’énergie. J’ai toujours le désir de continuer, mais pas sur un rythme élevé. Enfin, je ne me donne pas de limite pour le moment mais je sais au fond de moi que je ne le ferais pas pendant dix ans.

É. Waintrop : J’en attendais de retrouver une communauté d’échange et sur ce point la déception est totale. J’en attendais aussi de pouvoir continuer à écrire sur le cinéma et de confronter cette écriture avec l’appréciation de lecteurs. Sur ce point je suis plus que comblé. Même si parfois je suis un peu effaré.

5. Comment pensez-vous que vont évoluer, que ce soit d’un point de vue économique ou strictement journalistique, les rapports entre Internet et la presse papier ?
S. Kaganski : Je ne suis pas devin, mais en se basant sur les évolutions actuelles, l’Internet va prendre à l’évidence de plus en plus de place, mais pas jusqu’au point de faire mourir le papier. Je crois que les deux coexisteront, comme coexistent la peinture et la photo, le théâtre et le cinéma, la télé et les jeux vidéo… A priori, Internet sera le lieu de l’info brève et à chaud, et le papier sera le lieu du commentaire, des analyses et reportages longs et développés, mais… rien n’est sûr, car on trouve aussi des textes développés sur le Net. Internet sera le lieu d’info dominant, et la presse papier deviendra une sorte de haute couture de l’info. Reste aussi à savoir s’il y aura un système de vases communicants économiques, si les revenus du Net vont compenser ceux du papier.

É. Waintrop : Là, nous sommes dans le domaine du crédo. Comme dit l’autre, l’avenir est la seule chose sur laquelle je ne livre aucun pronostic. Au niveau du contenu, je ne crois pas qu’Internet ait changé grand-chose. Je lis chez certains de mes ex-confrères les mêmes clichés, je devine chez eux le même peu de curiosité. En fait, ce qu’il manque souvent au critique professionnel, c’est le temps. Il faut du temps pour se remettre en cause quand il le faut. Le temps de revoir un film qu’on a mal jugé, le temps de lire un livre qui changera votre manière de voir, d’écouter une interview qui vous bouleversera… Quand j’écrivais dans un quotidien, en plus de la “doxa” locale qui y régnait (et qui passait pour du bon goût), ce temps nous manquait. En tout cas je préfère l’écrit sur papier. Les revues qui ont un tempo lent (mensuel, trimestriel, semestriel…). Et dans ce cas, il n’est pas mal que, de temps en temps, on puisse recevoir ce qu’en anglais on nomme un “feed-back”, que l’on puisse essuyer la critique de la critique sous forme d’une petite cure de blog. Ou aller rencontrer des étudiants, des lycéens comme ce qui se fait aux Rencontres cinématographiques de Cannes en décembre. Grâce à Gérard Camy. Qu’il en soit loué !

Propos recueillis par mail par Roland Hélié et Nicolas Marcadé, en février 2009