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RETOUR DE CANNES : clins d’œil Fiche du Cinéma n°1944-45, du 3 juin 2009

RETOUR DE CANNES [1] : CLINS D’ŒIL

Le Ruban blanc

Revenir de Cannes, c’est d’abord cligner des yeux, se réhabituer peu à peu à la lumière normale des jours normaux. Se laver le regard de tout un flot ininterrompu d’images, spectres incertains hérités de la pénombre des salles. Dix jours de cinéma non stop, à raison de quatre à cinq films par jour (six pour les plus stakhanovistes !), un bien étrange marathon… Qu’en reste-t-il ? Qu’en retient-on ? Au-delà des mots, des pronostics et des commentaires, Cannes nous réapprend chaque année, invariablement, la même leçon sans cesse oubliée : le cinéma est d’abord affaire de sensations. Alors, par pudeur, maladresse ou gêne, on se dépêche de chasser tous ces encombrants fantômes et on se raccroche à ce qui, le plus objectivement possible, le plus sûrement possible, reste la trace indélébile de chaque édition : son palmarès.

Ainsi donc, le jury présidé par Isabelle Huppert a-t-il choisi de retenir de ce 62e festival des œuvres aussi différentes que le drame familial d’Andrea Arnold (Fish Tank), le film de vampires de Park Chan-Wook (Thirst, ceci est mon sang…), la fresque historico-burlesque de Quentin Tarantino (Inglourious Basterds) ou le délire horrifique de Lars von Trier (Antichrist). Au moins, l’année dernière, Sean Penn et ses acolytes avaient annoncé clairement la couleur dès le début du festival. Il avait été convenu que leur palmarès serait avant tout politique, déterminant d’emblée la future grille de lecture de la compétition. Là, le jury 2009 semble s’être laissé guider par une ambition plus sincère, plus discrète mais également plus insaisissable, à savoir peut-être le plaisir simple du goût partagé et des affinités communes. On peut alors se sentir plus ou moins en accord avec cette “subjectivité collective”. Mais force est de constater que ce palmarès 2009 a révélé quelques-uns des films les plus troublants, les plus stimulants et les plus maîtrisés de la compétition. À commencer par la Palme d’or attribuée au Ruban blanc de Michael Haneke. Implacable, glaciale et vénéneuse, cette description clinique d’un petit village allemand à la veille de la Première Guerre mondiale est indubitablement son chef-d’œuvre. Kinatay, plongée dans les exactions de la mafia philippine pour lequel Brillante Mendoza a remporté le Prix de la mise en scène, fait également partie des œuvres marquantes, comme une éclaboussure. Enfin, en attribuant son Grand prix à Un prophète, le jury a confirmé tout le bien que l’on pouvait penser du dernier film de Jacques Audiard, somptueux mélange de film de genre et d’analyse sociale.

Naturellement, dans l’ombre de ces choix, demeurent quelques incompréhensions, et notamment deux films époustouflants dans la catégorie “grands absents” : le splendide The Time That Remains, chronique personnelle des relations Israël/Palestine, empreinte de cette poésie et de cet humour noir dont Elia Suleiman a le divin secret ; et l’impressionnant opéra de Marco Bellochio, Vincere, ou les ravages du fascisme vécus à travers le portrait de la femme cachée du Duce. Reste que, à l’image de son palmarès, Cannes 2009 aura été parcouru d’œuvres particulièrement fortes, comme autant de flashs encore persistants sur la rétine…

Cyrille Latour