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Rencontre autour des cinéastes d’Amérique latine Sur les rencontres de Toulouse

Cinéastes de fiction et de documentaire se sont réunis pour une table ronde à l’occasion de la présentation de leurs films en compétition aux 21e Rencontres d’Amérique latine de Toulouse 2009. L’assemblée était nombreuse et les pays représentés (Cuba, Colombie, Argentine, Équateur) ne sauront cacher la prédominance numérique de l’Argentine.
Où se situe le cinéma latino-américain dans ce contexte ? Quelques éléments de réponses sur une question épineuse.

Enrique Colina : Je suis ici pour mon documentaire en compétition, Los Bolos en Cuba. Je fais également parti du jury de la compétition des films de fiction. Je dois encore présenter quelques films cubains dans le cadre de la rétrospective des cinquante ans du cinéma cubain.

Santiago Giralt : Je suis ici pour présenter mon film Toda la gente sola(Tous les gens seuls, inspiré de la chanson des Beatles Only people. C’est l’histoire de six personnages dans la ville où je suis né. Je n’ai pas encore vu le film terminé car il est sorti du laboratoire pour partir directement à Toulouse. Je vais donc le découvrir en même temps que le public.

Victoria Galardi : Je suis avec Martín Carranza la coréalisatrice deAmorosa Soledad qui a été projeté en ouverture du festival. C’est un bonheur d’être ici un an après avoir présenté ce film dans le cadre de Cinéma en Construction, auquel je dois d’avoir pu terminer le film.

José Campusano : Je suis le réalisateur de Vil romancepour lequel je n’en dirai pas plus parce que j’espère qu’il parlera par lui-même. C’est la première fois que ce film sera projeté en dehors de l’Argentine.

Pedro Urano : Je suis Pedro, réalisateur deEstrada real da cachaça (Route royale de la cachaça). C’est la première fois que je viens à Toulouse et la première fois que le film est projeté en France.

Mateo Herrera : Je m’appelle Mateo Herrera et moi non plus je n’ai pas encore pu voir mon film qui a quitté directement le laboratoire pour se retrouver ici. J’ai en conséquence beaucoup d’appréhension, en songeant à la synchronie images son, le rendu des tons en Noir & Blanc, etc. C’est la seconde fois que je viens au festival après avoir présenté mon premier documentaire El Comité.

Maria Isabel Ospina : Je suis colombienne et j’habite à Toulouse depuis huit ans. J’aime beaucoup ce festival pour lequel je collabore depuis toutes ces années. Je suis heureuse de présenter mon documentaire en compétitionIl y aura tout le monde (Y todos van a estar).

Sergio Mazza : Pour moi c’est un peu près la même chose que les autres mais pas avec le même film. Gallero est mon second film.

Public : Le film Vil romance a la réputation d’être d’une extrême violence, presque insupportable, qu’en est-il ?

José Campusano : Ce sont des rumeurs et il faut avant tout le voir pour s’en faire une véritable idée.

Erik Gonzalez : Pour continuer avec José Campusano, comment en Argentine le thème de l’homosexualité est perçu par les spectateurs et comment travailles-tu spécifiquement sur ce thème ?

José Campusano : Ce film est un engagement personnel basé sur une histoire autobiographique de cinq ans. J’ai localisé des événements dans des endroits où je sais qu’ils ont eu lieu. Le drame raconté dans ce film est donc bien dans son propre lieu. Cela a engendré une énergie particulière. C’est un témoignage historique et anthropologique sur un lieu et une époque. Je n’ai pas subi de censure, il n’y a pas de glamour : j’ai choisi de montrer tels quels les sentiments des protagonistes. Nous avons toujours filmé de cette manière au cours du tournage.

Sergio Mazza : J’ai vu le film de José et je le recommande. Même s’il va faire un peu bouger votre fauteuil, on va aussi au cinéma pour être secoué.

Erik Gonzalez : Gallero a été tourné dans le milieu rural et il est symptomatique de ces films argentins qui commencent à sortir de la ville. Que vois-tu, Sergio Maaza, dans ce phénomène ?

Sergio Mazza : En fait, lorsque j’ai écrit mon scénario je n’avais pas encore choisi le lieu du tournage. Il me fallait un lieu qui soit aussi fort que les deux personnages principaux : je cherchais un « lieu protagoniste ». J’ai parcouru des centaines de kilomètres avant de trouver un endroit qui allait à l’encontre de tous mes producteurs parce qu’il fallait faire régulièrement des allers-retours de 700 kilomètres. Nous avons donc bougé beaucoup comme pour un road movie à la différence que pour le film, on filmait seulement lorsque cela ne bougeait pas. Chaque lieu choisi avec les arbres qui se meuvent, le degré d’humidité, etc. donne sa caractéristique au personnage. Je dois également avouer que la campagne offre aussi l’opportunité à une équipe de tournage de ne pas avoir à demander d’autorisation.

Public : Comment chacun de vous témoigne de la réalité avec ses films, qu’il s’agisse d’une fiction ou d’un documentaire ?

José Campusano : Le cinéma est construit par la communauté et Vil romance est à présent devenu mon œuvre maîtresse et mon prochain film sera mon chef-d’œuvre (Vikingo).Vikingo est l’histoire de motocyclistes qui ont été battus, qui se comportent comme de vrais sauvages et sont des amis à moi. Pendant neuf mois, nous avons fait leur portrait filmé : leurs attitudes, leurs répliques, leurs vices, etc. C’est donc un portrait total. Vikingo est devenu le film qui me représente le mieux. C’est un film entièrement communautaire et l’équipe fait partie aussi de la communauté.

Santiago Giralt : Mon film est à l’opposé de celui de José. Mon scénario repose sur mon expérience du théâtre. J’adore les acteurs. Je suis né dans une petite ville de la pampa argentine où j’ai regardé beaucoup de films en VHS. Pour moi ces films sont devenus des moyens de fuir une réalité pour commencer à rêver. Lorsque je fais un film, je cherche donc le rêve et non pas la réalité. Ce n’est pas le rêve au sens onirique mais plutôt le rêve de ma réalité. Toda la gente sola (Tous les gens seuls est une histoire linéaire présentant divers personnages à travers laquelle je cherche à toucher l’intelligence, le cœur et l’humanité des spectateurs. Mon approche de la réalité est plastique : c’est seulement un prétexte pour mon histoire. La réalité n’est pas tout à fait telle que je l’ai montrée.

Pedro Urano : C’est difficile de ne représenter que la réalité. Je tiens à montrer aussi l’invisible.

Mateo Herrera : Avant Impulso, j’ai fait un documentaire dans une prison. C’était la vision d’une réalité sociale très dure en Équateur. J’ai été habité par ce film pendant de nombreuses années et j’ai réalisé Impulso pour m’éloigner du sujet de la prison. J’en ai eu assez de la dure réalité de la cruauté en Amérique latine. J’ai alors fait un film quasi fantastique où j’ai sondé mon inconscient et mes désirs pour construire mon scénario. Notre perception de la réalité change à différents moments et c’est ce que j’ai voulu montrer.

Maria Isabel Ospina : Dans mon cas, il s’agit d’un documentaire où le plus important se trouve dans les relations entre les personnages filmés. Je filme ce qui se passe après une explosion dans une famille éclatée. La difficulté est de filmer ces moments infilmables dans ses aspects concrets. Il ne s’agit pas de laisser une caméra tourner pour saisir ces moments. C’était pour moi une sorte de quête, un besoin de comprendre ma propre réalité.

Sergio Mazza : Mon film est une tragédie alors que mon premier film était beaucoup plus anthropologique et hyper réaliste. En me fondant sur la dramaturgie de l’absurde, j’ai monté une tragédie. L’objectif était d’écrire un scénario aussi tragique que l’histoire de Frida Kahlo. Il y a chez elle beaucoup de surréalisme. Ce qui ne veut pas dire que son histoire est moins réelle : sa douleur est tout à fait réelle. Je ne sais pas si j’y suis arrivé : je sais ce que je cherchais mais j’ignore ce que j’ai trouvé.

Public : Je souhaitais poser une question aux réalisateurs en tant que spectateurs. D’après ce que je sais, dans vos pays respectifs vous n’avez pas l’occasion de voir les films des autres pays d’Amérique latine. Les festivals deviennent alors un lieu fantastique où vous pouvez vous rencontrer les uns les autres. Est-ce que cela vous touche, alors que l’on parle si facilement et abusivement selon moi, du « nouveau cinéma latino-américain » ?

Mateo Herrera : Dans les festivals de cinéma latino-américain, je me sens en tant qu’Équatorien comme le dernier bastion de résistance face au cinéma argentin. Le cinéma argentin est omniprésent et lorsqu’il se déplace dans des festivals il peut le faire avec toute son équipe technique. Ceci est une plaisanterie mais nous pouvons remarquer la grande différence de films produits annuellement d’un pays à l’autre. En Argentine, 80 films sont produits chaque année alors qu’il n’y a qu’un ou deux films par an en Équateur. C’est donc une réalité totalement différente au sein d’un même continent. En Équateur, nous faisons donc du cinéma de troisième zone sans laboratoire, sans méthodologie, sans star.

Santiago Giralt : Pour moi n’importe quel cinéma qui ne soit pas nord-américain est déjà un défi face aux moyens dont nous disposons. En Argentine, nous avons la chance d’avoir un bon institut du cinéma. Des étudiants viennent de tout le continent apprendre le cinéma et ces échanges sont ce qui importe le plus. Les festivals sont effectivement des îles merveilleuses pour les cinéastes d’Amérique latine qui peuvent en effet se rencontrer. Nous ne sommes pas les uns contre les autres mais plutôt face au cinéma nord-américain qui envahit tout et notre bataille est de trouver face à celui-ci une place.

Public : Est-ce que ces rencontres entre cinéastes d’Amérique latine où vous avez l’opportunité de voir les films des uns et des autres contribuent à mettre en place une certaine idée du « cinéma latino-américain » ?

Victoria Galardi : Effectivement, les festivals sont les lieux uniques où l’on peut voir les films des autres pays d’Amérique latine parce que dans nos pays respectifs ils ne sont pas diffusés. Il y a évidemment quelques exceptions de films de cinéastes consacrés qui voyagent facilement d’un pays à un autre.

Santiago Giralt : Pour moi cette notion de « cinéma latino-américain » est un pur accident. Je ne pense pas qu’il y ait des films qui appartiennent à un pays ou à une zone. Chaque film suit son chemin à la recherche de son propre public.

Sergio Mazza : Ce qui se passe en Argentine c’est qu’il y a une opposition entre deux grandes écoles de cinéma. À l’intérieur d’un même pays il y a une réelle compétition entre des films issus de différentes écoles. Chaque cinéaste argentin finit par faire son film en se battant pour le faire et qu’il puisse être vu. Le « nouveau cinéma argentin » est également devenu une mode en Argentine et lutter face à cette mode est devenu très difficile.

Mateo Herrera : Tout d’abord, je voulais présenter mes excuses si j’ai pu offenser l’un de vous. Ensuite, je voudrais dire que ce processus de construction du « cinéma latino-américain » est intéressant. En fait, plusieurs influences viennent de l’extérieur et en particulier les fonds internationaux. Par exemple, le fond Hubert Bals est offert à un certain type de cinéma, il participe ainsi à la création d’une certaine identité du cinéma en Amérique latine. Selon les personnes qui décident d’attribuer ce fond, il y a une manière correcte de décrire la réalité latino-américaine à travers les films et une autre qui ne convient pas… Au final, ce sont ceux qui ont les moyens économiques qui finissent par créer un certain type de cinéma. J’ignore s’ils ont conscience de ce qu’ils font mais ils sont en train de construire un cinéma latino-américain à partir d’un point de vue extérieur.

Erik Gonzalez : Pour apporter quelques précisions sur cette question très intéressante, il faut ajouter que les instituts de cinéma (équivalents du CNC en France) ne sont pas équivalents d’un pays à un autre. L’Argentine a la chance de profiter des fonds d’aides de l’INCAA, ce qui conduit à une production annuelle de 80 films par an. À l’autre extrême, ce type d’institut n’existe pas dans certains pays où en conséquence la production cinématographique est très faible : c’est le cas du Guatemala, du Paraguay, de la Bolivie. Entre ces deux extrêmes il y a des pays qui produisent une vingtaine de films par an : c’est le cas du Chili, de la Colombie, etc. Lorsque l’on parle du cinéma latino-américain, il est effectivement question de réalités très diverses. Les fonds internationaux pour le cinéma en Amérique latine n’existent pas ou sont extrêmement rares. Les financements viennent donc de l’Europe qui produit également en Asie et en Afrique.

Enregistrement et retranscription de Cédric Lépine à Toulouse, mars 2009