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Entretien avec José Campusano À propos de Vil romance

Lauréat du Prix Découverte de la Critique Française et du Rail d’Oc aux Rencontres des Cinémas d’Amérique latine de Toulouse, Vil romance de José Campusano n’a pas laissé insensible. En retrait du nouveau cinéma argentin, José Campusano franchit une étape décisive dans la représentation de la réalité sociale, approchant les personnages et les lieux qu’il filme sans les œillères de l’auto-censure et de la bienséance. Un cinéma argentin indépendant, en marge des grandes écoles et offrant en conséquence autant de vrais thèmes qu’une vraie proposition inédite de cinéma.

À travers votre film, vous avez mis au premier plan une société marginalisée habituellement invisible dans le cinéma argentin. Vous avez utilisé pour cela votre propre regard, votre propre sensibilité et avec vos propres moyens. Il en résulte une œuvre indépendante d’une grande énergie. Comment considérez-vous ce film ?

En effet, j’ai fait ce film avec des amis et il en résulte un film qui pourrait paraître sauvage. C’est un film qui est entièrement un choix : j’ai pu choisir librement les thèmes, la langue utilisée et les personnages qui collent à l’histoire. J’ai été inspiré par ce film de bout en bout.

Existe-t-il d’autres cinéastes à pouvoir exprimer une telle liberté de ton en Argentine ?

Pas dans le ton mais plutôt dans les intentions. J’ai ressenti cela dans des films très intenses et anthropologiques. Par contre, les thèmes que j’ai abordés sont beaucoup moins fréquents.

Qu’est-ce qui te donnes une telle énergie pour faire tes films ?

Ma propre expérience : j’ai pu faire ce film grâce à mon expérience personnelle de ce lieu et de ses personnages. Je connais ce lieu depuis mon enfance. Je me sens à l’aise avec les sujets abordés dans ce film parce qu’ils font parties de mon histoire. Je connais également chacun de membres de l’équipe du tournage, ce qui me met à l’aise pour tourner.

Que peux-tu dire de ton film aux spectateurs qui ne l’ont pas encore vu ?

Plus qu’un film de l’industrie cinématographique, il s’agit d’un film d’une communauté elle-même. Cette communauté n’a pas d’expérience spécifique dans la technique cinématographique. Et pourtant, c’est cette communauté qui a fait ce film et au terme duquel elle s’est reconnue. On ne peut pas renier cela. Je n’ai pas cherché le ton naturaliste qui est proche du grotesque. Le film est bien davantage dans le registre de la tragédie. C’est un bout d’histoire vécu à un moment particulier d’histoires personnelles qui s’entrecroisent. Il s’agit d’une épiphanie, comme une énergie qui quitte le corps pour s’exprimer intensivement à l’extérieur. C’est la magie du quotidien. J’ai raconté ce que les personnages vivaient selon leurs codes inscrits dans le quotidien et non pas selon les convenances du regard extérieur à la communauté.

Comment as-tu choisi les acteurs du film ?

C’est à partir des acteurs que j’ai abouti à une histoire et non le contraire. Chacun a apporté son potentiel de vie. Pour moi, le casting prépare un complot pour savoir comment mentir au mieux aux spectateurs. Toute la construction d’un film reposant sur un scénario semble partir d’un mensonge à construire. Nous partons au contraire de la vérité vécue par chacun pour construire un film. Nous partons du silence pour arriver à la vérité qui est alors sur le point de s’exprimer, d’être révélée. Et cela passe par les attitudes, la voix, la position des mains des personnages, etc.

Travailles-tu avec une seule caméra ?

Une seulement. On a l’impression qu’il y en a plusieurs mais cela fait partie de l’esthétique. Je souhaitais faire apparaître plusieurs angles de vue de caméra comme autant de points de vue personnels. D’une captation de caméra à une autre, le visage aura changé, ce qui donne une vision globale de ce qui est en train de se passer. Tu finis alors par ressentir ce qui se passe à l’intérieur de l’histoire.

Tu as précédemment parlé de ton prochain film Vikingo qui est totalement différent de Vil romance et que tu qualifies d’œuvre maîtresse ? Peux-tu apporter quelques explications ?

Dans Vikingo il n’y a plus aucun mensonge parce qu’il n’y a plus aucun acteur. J’ai tourné ce film avec des amis motocyclistes anarchistes. J’ai passé deux ans de tournage à filmer ce qui se déroulait entre eux. Ce qui se passe dans ce film ne peut être reproduit dans un autre contexte que celui-ci.

Cela signifie-t-il que tu considères Vikingo comme une œuvre plus achevée queVil romance ?

En vérité, les protagonistes principaux de Vil romance, le jeune homme, sa sœur et Raúl sont interprétés par des acteurs. Dans Vikingo, il n’y a aucun acteur. L’acteur dispose d’une encyclopédie de tics pour interpréter un rôle et je n’ai pas voulu faire appel à eux dansVikingo. Ce fut donc pour moi une nouvelle étape.

Dans une volonté d’être au plus près de la réalité, n’as-tu pas pensé à montrer dans le film même l’équipe technique qui fait le film ?

J’ai essayé il y a quelques années de faire ce type de travail et je me suis retrouvé face à un mur. En même temps, c’était une expérience intéressante. Nous sommes tous techniciens et ne travaillons pas sur d’autres types de films. Pour qu’un auteur commence à créer, il doit commencer par éteindre son téléphone et son égo. Le réalisateur doit disparaître dans le film. Sinon, cela donne un film manichéiste où apparaissent les ficelles des personnages articulés. Pour que ces fils disparaissent, le réalisateur doit se rendre lui aussi invisible. Tout ce qui est filmé n’est pas intéressant mais il peut y avoir des surprises. C’est pourquoi je filme beaucoup et je choisis ensuite les scènes. Je cherche à travers un travail communautaire à rompre avec le discours unique. Telle est l’intention. Les personnages parlent de ce qu’ils savent grâce à leur expérience personnelle. Un cinéaste traditionnel voit ce qui se passe dans une communauté et tente de le traduire d’une manière qui lui paraîtra meilleure à l’écran : ce type de travail ne m’intéresse pas. L’équipe tout entière doit croire en ce qu’elle fait autrement son doute se reflètera d’une manière ou d’une autre dans le projet final. Comme dit le poète « le cinéma ne se fait pas avec des paroles ». Avec Vil romance, je sais qu’il y a plusieurs choses que je ne peux pas expliquer avec des phrases et que le film exprime donc par lui-même.

Entretien réalisé par Cédric Lépine à Toulouse, mars 2009