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Entretien avec Eva Morsch Kihn À propos de Cinéma sans Frontières

Après un premier rendez-vous à Mexico entre le 23 et le 25 février 2009 dans le cadre du festival du FICCO, le projet Cinéma sans Frontières (Cine sin Fronteras) s’est poursuivi un mois plus tard du 23 au 25 mars aux Rencontres des Cinémas d’Amérique latine de Toulouse. Ce projet fait donc ses premiers pas mais se révèle déjà très prometteur pour le cinéma d’art et essai d’Amérique latine et d’Europe. Eva Morsch Kihn, responsable et coordinatrice des rencontres professionnelles à Toulouse de Cinéma en Construction, Cinéma en Développement et pour la première fois cette année de Cinéma sans Frontières, apporte sa vision d’ensemble et les responsabilités de l’ARCALT (association organisant les Rencontres de Toulouse) depuis plus de vingt ans.

Cinéma sans Frontières est un nouveau projet pour les Rencontres. Peux-tu dire en quoi il consiste ?

Pour présenter ce projet, il faut revenir sur les objectifs initiaux de l’ARCALT (Association des Cinémas d’Amérique Latine). L’association a été créée en 1989 afin de soutenir la diffusion et la promotion des cinémas d’Amérique latine en France. À présent on parle aussi d’Europe. En dehors du festival lui-même, nous publions une revue annuelle qui contribue à faire connaître les cinémas d’Amérique latine. Depuis 2001, nous organisons Cinéma en Construction. Dès les premières années de l’ARCALT, une décentralisation s’est mise en place, aussi nommée « régionalisation » et « cinéma en région » : cela concerne la diffusion des films distribués, en soutien aux distributeurs, dans les salles de la région Midi-Pyrénées et au-delà durant la période du festival. L’idée est en effet de faire profiter aux salles du contexte événementiel créé autour des cinémas d’Amérique latine pour programmer ces films. Nous travaillons actuellement en étroite collaboration avec les distributeurs pour faire coïncider les dates de sortie des films avec celles du festival pour que ceux-ci profitent de la communication créée autour du festival. Cela permet de faire tourner la copie dans plusieurs salles en présence d’un invité (le cinéaste, un acteur ou un producteur).

Organisez-vous aussi des projections pour les exploitants afin de faciliter la programmation des films d’Amérique latine ?

Pour l’instant, non, mais cela est en cours de réflexion. Il faut encore établir des relations avec les distributeurs qui ont beaucoup changé en dix ans. Nous travaillons davantage avec eux depuis Cinéma en Construction. Il y a en effet une logique à tous ces projets au sein de l’ARCALT : grâce à Cinéma en Construction, les vendeurs et les distributeurs connaissent les films qu’ils ont vus à l’état de post-production, ce qui facilite ensuite leur choix pour les sortir ou non. Cinéma en région peut ainsi permettre d’assurer 4 000 entrées supplémentaires à un film qui réalise au total 10 000 entrées. Les exploitants peuvent mettre en avant leur participation au festival pour présenter leurs films. Ils finissent dès lors par s’approprier le projet des Rencontres, ce qui nous intéresse beaucoup car nous ne pouvons pas de notre côté tout assumer. Comme le festival est annoncé dans les médias nationaux, les salles bénéficient de cette presse auprès de leur public.

Cinéma en Développement permet aux réalisateurs invités aux Rencontres de présenter leurs futurs projets (des longs métrages de fiction) devant des professionnels. L’intérêt de Cinéma en Développement est purement économique. Au départ, cette idée est venue des réalisateurs qui avaient envie de rencontrer les professionnels présents à Cinéma en Construction. Les producteurs sont les plus intéressés par cette initiative car ils ne peuvent pas participer à la production d’un film qui n’est pas encore réalisé, comme c’est le cas des films présentés à Cinéma en Construction.

Cinéma sans Frontières est la suite logique de Cinéma en Construction et Cinéma en Développement. Car l’ARCALT souhaite que toute l’énergie mobilisée en son sein ne se limite pas à la création d’une vitrine, celle du temps des Rencontres. Nous sommes soucieux de créer des rencontres entre le film, les invités et le public. L’objectif est également que les films sélectionnés soient distribués. C’est ce qui s’est passé avec la création de la compétition, dix ans après le début du festival. Le Grand Prix Coup de Cœur est ainsi un prix d’incitation à la distribution. L’association a su tisser au fil des années des liens très précieux avec l’Amérique latine.

Il n’existe pas de site mettant en commun tous les films et les salles d’art et essai des pays d’Amérique latine. Nous ne disposons pas des listes des syndicats de distribution pour savoir quels films sortent, les chiffres de l’économie du cinéma sont très difficiles à obtenir… Il n’existe rien de collectif à l’exception du MERCOSUR qui ne réunit pas tous les pays latino-américains. La connaissance de l’Amérique latine passe donc par des réseaux aux racines militantes comme le nôtre.

L’an dernier, j’avais invité Adeline Monzier d’Europa Distribution pour qu’elle découvre Cinéma en Construction et qu’elle puisse soutenir la diffusion du film primé auprès de son réseau. Le but était d’ouvrir l’espace de diffusion de ce film aux pays européens. Comme le projet Media Mundus venait de voir le jour et s’intéressait aux structures comme la nôtre qui s’occupe des cinématographies des pays tiers, il y avait la possibilité d’aller un peu plus loin avec le soutien de l’Europe. Ce qui donne une assise importante au projet. Adeline Monzier était intéressée pour élargir son champ d’action à l’Amérique latine. Nous nous complétons bien, elle avec ses connaissances de l’Europe et nous de l’Amérique latine. Pour poursuivre la problématique de la diffusion des films d’Amérique latine en Europe et réciproquement, nous avons cherché à travailler sous l’angle de la transversalité et en petits groupes. En parlant entre différents professionnels, nous nous sommes rendus à la conclusion qu’il y avait une réelle difficulté de dialogue entre distributeurs et exploitants. Nous avons décidé de réunir exploitants, distributeurs et festivals pour créer une véritable synergie entre eux. Nous étions sensibles à une réunion de petits groupes afin que se nouent de véritables relations interpersonnelles.

Nous avons créé le projet l’an dernier avec un consortium de quatre groupes : à l’ARCALT, Europa Distribution et la CICAE s’est ajouté le FICCO comme partenaire en Amérique latine. L’objectif de l’association était de jouer un relais entre distributeurs et exploitants, pour développer le droit à une culture pour tous à travers des films plus variés issus d’Amérique latine. Nous sommes une association et c’est donc à but non lucratif que nous agissons : nous ne sommes pas au service du marché. Cette démarche se retrouve donc explicitement dans Cinéma sans Frontières.

Les Toilettes du Pape (El Baño del Papa)


Comment se déroulent les ateliers ?

L’idée est de favoriser la diffusion des films d’Amérique latine en Europe et des films européens en Amérique latine en réunissant plusieurs acteurs de la diffusion d’Amérique latine et d’Europe, qu’ils soient distributeurs, directeurs de salles ou de festivals, voire producteurs avec une bonne expérience. Par exemple Adeline Monzier d’Europa Distribution apporte toute sa connaissance des rendez-vous de distributeurs, de master class, etc. La CICAE, qui organise une formation très importante à Venise sur l’exploitation (avec des exploitants européens et des intervenants du monde entier), possède les compétences pour organiser un gros événement à l’étranger. Chacun apporte son expérience dans ces ateliers. Nous voulions quelque chose d’assez libre avec des études de cas. Par exemple, avec El Baño del Papa, Dominique Welinski de Pierre Grise Distribution nous a expliqué comment elle a choisi ce film, comment elle l’a acheté, comment elle pensait le distribuer, comment il a été finalement distribué, quel a été son plan de sortie, quelle promotion a-t-elle choisi de faire, quel a été le nombre de spectateurs. Les mêmes questions ont été posées à Edward Fletcher de Soda Pictures qui a distribué ce film au Royaume-Uni.

Une attachée de presse est également intervenue pour expliquer comment elle travaille, quelle est sa fonction, quelle est la nature de ses relations avec le distributeur, comment le distributeur la choisit, quelles sont ses relations avec la presse, comment la presse a évolué à l’égard du cinéma d’Amérique latine ces dix dernières années, etc. Nous nous sommes appuyés dans ce cas sur le travail réalisé autour de El Violin de Francisco Vargas.

Nous avons organisé des focus consacrés à la présentation des nouvelles technologies. Par exemple, un système numérique qui passe par un serveur. Le film est ainsi accessible sur Internet à la demande. Eduardo Cerqueira de Usina de cinema au Brésil expliquait l’utilisation de ce système : lorsqu’il y avait plus d’une trentaine de personnes d’un même quartier qui avaient réservé un même film, une salle était louée pour projeter celui-ci. Ce sont des initiatives très créatives et inventives.

Il y avait également un rendez-vous autour de la coproduction, toujours reposant sur l’échange d’expériences de professionnels. Comme il n’existe pas de réseau commun des salles d’art et essai en Amérique latine, nous avons travaillé là-dessus avec l’intervention de la CICAE et de Europa Distribution qui ont expliqué comment ils ont été conçus. Cette intervention était très opportune, puisque des accords ont été signés entre participants : les accords de Tlatelolco (parmi les vingt-cinq points, on trouve la charte pour la diversité culturelle de l’UNESCO, la lutte contre le piratage, la démocratisation des écrans afin qu’il y ait un accès égal à toutes les formes de cinémas dans chaque pays, la création de groupes de pression auprès des institutions et des gouvernements pour débloquer des fonds nécessaires à la diffusion et à l’exploitation et non plus seulement à la production). Les six participants de cet accord se sont revus à Toulouse et ont retravaillé ensemble pour aboutir à une nouvelle charte. Ils ont réussi à fédérer 143 écrans en Amérique latine, alors qu’ils étaient encore six il y a tout juste un mois. Ils souhaitaient également rencontrer des professionnels et en particulier des vendeurs pour comprendre leurs positions.

El Violin


Est-ce que cela signifie qu’il y aura un label art et essai en Amérique latine ?

Ce sera quelque chose de cet ordre-là sous le nom FELCINE (Fédération Latino-américaine de Cinémas d’Art et Essai). Nous aimerions à terme que cette fédération reçoive des budgets pour qu’elle puisse faire quelques acquisitions. La situation sine qua non pour que la fédération existe et perdure est que les participants se créent en réseau.

Est-ce qu’il a été aussi question des autres moyens de diffusion que sont l’édition DVD et le téléchargement légal sur Internet ?

Avec plusieurs exploitants comme invités, nous avons surtout abordé les problématiques de la sortie en salles. La VOD en Amérique latine est assez problématique parce que les connexions d’un pays à l’autre sont très inégales. En outre, il y a des territoires de diffusion, le respect de la chronologie des médias, etc. Je pense que ce type de diffusion peut être intéressant pour les films plus indépendants et difficiles d’accès touchant un public très ciblé.

L’un des sujets que nous n’avons pas encore abordé lors des ateliers et qui sera certainement à l’ordre du jour au cours des prochaines rencontres, concerne l’éducation aux images. Pour accompagner un film qui ne touche actuellement que 1 000 personnes, une sensibilisation à l’image est nécessaire. Par contre, l’avantage avec Internet est d’élargir pour ces films dits difficiles le public qui peut prendre de plus grandes proportions parce qu’à travers ce média la curiosité se fait plus vive. Il faut aussi considérer les conditions dans lesquelles sont vus ces films, ce qui est encore un autre problème. Il faut voir comment cela va se développer et il faudra compter dessus les années à venir. Surtout pour des films tellement indépendants qu’ils ne peuvent avoir de distributeurs. Les réalisateurs pourraient alors mettre eux-mêmes leurs films en ligne et être rémunérés sous la base d’un abonnement d’accès aux films. Pour le moment, les questions des droits des films autour de la VOD restent assez complexes. Dans certains cas, les droits pour la VOD étaient vendus en même temps que les droits pour l’édition DVD et dans d’autres cas non. Certains producteurs latinos essaient actuellement de conserver leurs droits sur la VOD.

Entretien réalisé par Cédric Lépine à Toulouse, mars 2009