Rechercher du contenu

Reprise des débats Introduction au carnet de tendances 2009

S’il fallait s’en tenir à des données concrètes, que retiendrait-on de cette année 2008 ? Un chiffre : 20 millions et quelques de tickets vendus pour Bienvenue chez les Ch’tis. Un livre : « Le milieu n’est plus un pont mais une faille », signé du Club des 13 et supervisé par Pascale Ferran. Une Palme d’Or : Entre les murs de Laurent Cantet. Quelques noms d’auteurs ayant fait des coups d’éclat : Arnaud Desplechin, Paul Thomas Anderson, James Gray, les frères Coen… Quelques films inattendus : Valse avec Bachir, Hunger, Gomorra… Des constats géographiques : la nette suprématie du cinéma américain sur le terrain d’une forme de néoclassicisme brillant, la vitalité du cinéma israélien, le réveil du cinéma italien. Mais il nous a semblé que tous ces phénomènes ne prenaient véritablement de relief qu’en rapport avec la toile de fond sur laquelle ils s’inscrivent : l’atmosphère générale. Celle-ci pourrait presque être ramenée à un principe de chimie. La logique économique et le progrès technologique se sont étendus jusqu’à ne plus être à échelle humaine. Il en résulte un climat de confusion, et par réaction, celui-ci produit de l’angoisse, de l’abattement, mais aussi un réflexe de survie qui se traduit par un goût retrouvé pour la parole, la réflexion, la reprise en main, petit morceau par petit morceau, de la réalité. Si on se balade au hasard dans les souvenirs de cette année 2008 – les films que l’on a vus, les événements qui nous ont marqués -, on retombe régulièrement sur ce même enchaînement de cause et d’effet.

D’abord nous avons vu des films. Et c’est ça qui donne la note. Il s’en dégage une couleur, une impression générale. Car les films se répondent, conversent entre eux. Ils mélangent leurs textures et donnent une teinte à l’année. En l’occurrence, la couleur serait celle, imprécise et grisâtre, d’une sorte de brouillard propice à la confusion et à de légères sensations de vertige. Le tableau du monde qui était dressé à travers les films, en 2008, tentait le plus souvent de faire apparaître la présence dans tout le cadre d’une force immatérielle, proliférante, invisible, pouvant s’incarner passagèrement dans des individus, mais les dépassant largement. DansGomorra, cette force s’appelle la mafia. Elle est le héros invisible de ce foisonnant film choral. Dans Le Nouveau protocole, on peut appeler cette force le système libéral, la mondialisation, ou lui trouver d’autres noms encore. Pour la faire apparaître, le film plonge dedans un individu très terrien, très ordinaire : il n’y comprendra jamais rien, la réalité de cette force se dérobera sans cesse devant lui et il se fera broyer sans savoir par quoi. Et puis, les films pouvaient ne pas aborder directement des faits de société, ils n’en dépeignaient pas moins le chaos. Que l’on pense à No Country for Old Men ou à The Dark Knight (où Batman lui-même apparaissait en proie au doute et au découragement), il ne cesse de se confirmer que la stabilité et la sérénité ne sont pas à la mode. Les temps sont durs pour l’individu, sa cote a considérablement baissé. C’est pourquoi on a pu le voir régulièrement (dans De la guerre,Caos Calmo ou Into the Wild) se mettre en crise, rentrer en lui-même, se laisser dériver, faire l’expérience de décrocher du grand tout pour voir si cela peut lui rendre un peu le sentiment d’exister. Les films, c’est certain, traduisaient une grosse crise de l’identité individuelle. Mais ils tournaient aussi beaucoup autour de l’idée de réinventer des groupes, à échelle humaine. Cela donnait d’abord un grand nombre de films sur la famille, ce petit cosmos dont les particules ne cessent de s’attirer et de se rejeter alternativement : Un conte de Noël, Serbis, L’Heure d’été, À bord du Darjeeling Limited,Home, Les 7 jours, etc. Mais aussi des films montrant la constitution de communautés plus électives, allant de la communauté régionaliste de Bienvenue chez les Ch’tis jusqu’à la communauté secrète de De la guerre. Cette tentation du groupe pouvait apparaître comme un mouvement de repli, mais aussi, au contraire, comme un geste d’ouverture. Et d’abord d’ouverture du débat. En effet, on a pu voir aussi une série de films (Entre les murs, Les Bureaux de Dieu, C’est dur d’être aimé par des cons) mettre en scène la parole, filmer la conversation dans le but avoué de générer à leur tour la conversation. Comme si la meilleure réponse à la complexité et à la confusion de l’époque était de mettre des mots dessus, d’enclencher le dialogue pour mettre en place une autre forme de contamination, porteuse, elle, d’énergie, d’idées et de désir.

Dans ses formes aussi, c’est par une capacité retrouvée à dérouter, à susciter la réflexion, que le cinéma est redevenu un sujet de conversation. On avait déjà pu remarquer l’an dernier que des films d’apparence très classique, entretenant l’illusion de nous faire avancer en terrain connu (L’Assassinat de Jesse James, notamment), avaient tendance à dévier imperceptiblement de la piste balisée pour aller s’aventurer dans des zones plus sauvages et foisonnantes. Cette année, cette tendance s’est affirmée de manière encore plus forte. En effet, derrière leur apparence d’un classicisme rassurant, qui sait exactement ce que racontent, par exemple, There Will Be Blood et Un conte de Noël ? Pour y voir plus clair, on a envie d’en discuter, de confronter des hypothèses.

Mais cette année, c’est surtout par son acharnement massif à rapprocher le documentaire et la fiction que le cinéma a le plus fait tourner les têtes, s’agiter les neurones, couler de l’encre et de la salive. Déclinées sous toutes sortes de formes, ces hybridations posaient en effet un autre rapport à la réalité, à l’idée de vérité. Alimentés par des voix neuves, issues de milieux périphériques au cinéma (les plasticiens Steve McQueen ou Joana Hadjithomas & Khalil Joreige) ou de cinématographies neuves (les étonnants Philippins Brillante Mendoza et Raya Martin), ces films nous renvoyaient sans cesse à l’interrogation, à l’incertitude, au trouble, à nos propres facultés de jugement. À les voir, on se demandait quelle était la part du vrai et du faux. On se trouvait un peu démuni pour les appréhender et les comprendre. Et même, on se demandait parfois juste ce qu’on en pensait. Même ceux autour desquels il a d’abord semblé s’établir un certain consensus – Valse avec Bachir, Hunger, Entre les murs – ont finalement suscité des réactions de méfiance ou de rejet. Le mélange du documentaire et de la fiction nous surprend, nous impressionne forcément, mais nous prend aussi de court. Alors on a peur de se faire avoir, on ne voudrait pas qu’on nous la fasse. Du coup, on en parle. On discute. On débat. Le cinéma nous interpelle, provoque l’échange. Et d’ailleurs, le signe de ce dialogue repris avec le spectateur est peut-être le fait que le cinéma cherche – au fil de films aussi divers que Les Plages d’Agnès, J’aimerais partager le printemps avec quelqu’un, De la guerre, Valse avec Bachir ou Glory to the Filmmaker ! – à s’inventer les moyens de dire “Je”.

Ce besoin de s’exprimer à la première personne pourrait s’expliquer également par le fait que le cinéma traverse lui aussi une crise d’identité. Car il est lui-même confronté à des forces qui le dépassent, emporté dans un mouvement d’ensemble dans lequel il peut craindre de se dissoudre. Il faut dire que le monde des images s’est développé de façon exponentielle et ramifié en tous sens. L’ancienne segmentation, avec sa hiérarchie implicite dans laquelle le cinéma trônait tout en haut de l’échelle des valeurs, a été largement remise en cause par l’arrivée du numérique et la multiplication des types d’images et des supports de diffusion qu’il a engendrée. N’en finissant pas de révéler sa puissance de feu, le numérique a fait éclater à coup de nouvelles donnes les structures de la production et de la diffusion. Il déverse désormais l’image par tous les tuyaux possibles et imaginables, ouvre à tous l’accès à la création et à la critique. À la fois acteur et témoin de cette mutation du monde des images (qui équivaut à une mutation du monde tout court), le cinéma essaie d’inventer des dispositifs pour en rendre compte. Dans Redacted, De Palma construit un récit par assemblage de tous les types d’images en circulation. Une poignée de films (Cloverfield,[Rec], Diary of the Dead) détournent l’esthétique des “home videos” pour en faire un ressort de suspense. Dans un tout autre style, Soyez sympas, rembobinez parle du cinéma en produisant des effets de distorsions amusants par la mise en perspective du haut et du bas de la pyramide : le cinéma des grands studios et le cinéma bricolé de YouTube, la toute-puissance immatérielle du système et la communauté concrète du quartier.

La confusion, le débordement, l’effacement des niveaux intermédiaires entre le macro et le micro : c’est aussi autour de cela que se construisait la pensée de Pascale Ferran lors de sa prise de parole aux César, en 2007. Et c’est ce qu’ont prolongé cette année la constitution d’un groupe et la rédaction d’un rapport. Réponse proposée à la prolifération de la logique économique sur tous les étages de la filière : là encore, la parole, le retour à une forme de communication. Et puis le regroupement. De 1 devenir 13, puis 50, puis 280, etc. Faire nombre, faire masse. Partir du clan pour reconstituer le groupe, de la niche pour restructurer la maison. Et utiliser la parole pour faire le lien et donner l’impulsion. Effet d’écho étonnant, tandis que la parole libérée par le Club des 13 s’étendait sur l’avènement d’un cinéma industriel et la disparition du cinéma du milieu, deux parfaits exemples lui étaient fournis pour alimenter la démonstration. D’un côté, Astérix aux Jeux Olympiques montrait comment un producteur peut construire un film avec un plan marketing en guise de scénario, le signer pour bien indiquer que le film a été dirigé par un chéquier et non pas par un cinéaste, et assumer cela avec une absence totale de complexes. De l’autre, la success story d’Entre les murs (une Palme d’or et un million et demi d’entrées pour un film sans vedette, sans sujet attractif et sans concessions) attestait de la force – et de la possible rentabilité – du cinéma du milieu. Assembler de façon théorique des recettes commerciales ou bien parier sur le dialogue et la capacité d’écoute du spectateur : voilà donc deux méthodes proposées pour aller de l’avant face à l’indétermination de l’époque. Nous voici plantés en équilibre entre ces deux options. Le vent se lève. Ça tangue. Et maintenant : pile ou face ?

Faire le point sur cette année, sur l’état des esprits, c’était forcément plonger dans la confusion, tourner autour des questions, chercher des pistes non des réponses. C’était donc créer des échanges, faire tourner la parole. Aussi, nous avons tout naturellement choisi de le faire sous la forme d’une sorte de débat imaginaire, un montage de points de vues, de témoignages, d’humeurs et d’analyses, au sein duquel certains effets d’écho ont bientôt fait apparaître, au-delà de divergences ponctuelles, une certaine harmonie dans l’état d’esprit général. Pas de doute, il est temps d’en parler. Il est temps de prendre en charge cette confusion générale pour dégager quelques points sur lesquels on pourrait voir plus clair. Il est temps de renverser le point de vue : ne plus voir la complexité des choses comme une décourageante perte de sens généralisée, mais comme une réserve de possibles à mettre en ordre et à faire fructifier.

Nicolas Marcadé