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Le réalisme selon Ulrich Seidl Appréhender le réel

Avant de réaliser Dog Days et Import Export, deux films de fiction rugueux et dérangeants, arrivés sur nos écrans (via Cannes) en 2002 et 2009, Ulrich Seidl avait déjà à son actif une abondante production documentaire (ou semi-documentaire). Une grande partie de ces films (Models, Animal Love, The Bossom Friend, Losses to Be Expected et Jesus You Know) nous est enfin présentée, dans le cadre d’une rétrospective, qui a démarré le 25 mars dernier au Reflet Medicis, à Paris. Ce qui surprend en découvrant ces documentaires – au-delà de leurs sujets coup de poing – c’est leur proximité stylistique avec les fictions de Seidl. La filmographie de l’Autrichien apparaît alors comme une longue traversée du réel, où fusionnent le vrai et le faux, les flashs de lucidité et les visions cauchemardesques. En cela, il semble un précurseur des hybridations entre documentaire et fiction qui passionnent actuellement le cinéma.

C’est pourquoi, au mois de janvier, nous avions rencontré Ulrich Seidl pour les besoins d’un dossier sur ce thème, à paraître dans l’Annuel du Cinéma 2009. C’était l’occasion pour le cinéaste d’expliquer la manière dont il appréhende le réel : “J’ai toujours affirmé qu’il n’y avait pas de limite ou de frontière entre le documentaire et la fiction, mais en vérité il y en a une : quand les personnes jouent des rôles c’est une fiction. En revanche, j’ai toujours essayé d’effacer cette limite en tournant des documentaires dans lesquels il y avait aussi des éléments de fiction, ou l’inverse. Par exemple dans le cas de Models, il y avait des mannequins qui étaient de vrais mannequins mais qui jouaient par moment leur propre rôle dans des scènes de fiction. Dans ce film, tout est évidemment mis en scène. Mais il y a des éléments de réalité. Si vous prenez le personnage principal, qui s’appelle Viviane : c’est son appartement que l’on voit dans le film, c’est son copain que l’on voit l’écouter quand elle est assise sur les toilettes, etc. Par contre, toutes les scènes où elle couche avec d’autres hommes sont de la pure fiction. J’ai passé énormément de temps avec les personnages de Models. Je connaissais leurs parents, leurs copains, elles me racontaient leurs vies, et c’est à partir de leurs récits que j’ai choisi les choses qui méritaient d’être montrées dans le film. Introduire des éléments de fiction dans un documentaire, cela permet que ça ne soit pas ennuyeux. Et puis il faut toujours donner une forme à ce qu’on veut montrer. Capter simplement quelque chose, ça n’existe pas. Ce que je veux, c’est raconter quelque chose à travers le prisme de ma vision du monde, pas simplement tenir une caméra et filmer des images au hasard. Ce qui m’importe c’est que le spectateur ait un sentiment d’authenticité. Qu’il croit que ce qu’il voit est la vérité. Et peu importe alors que ce soit raconté de façon documentaire ou fictionnelle. Dès que je montre quelque chose, c’est évidemment ma vision. C’est moi qui regarde le monde. Donc forcément, ce n’est pas objectif. En revanche, mes films ne portent jamais un jugement sur ce qui est montré. Ils laissent donc au spectateur une totale liberté pour juger par lui-même, pour s’identifier ou ne pas s’identifier à telle ou telle chose qui lui est montrée”.

Nicolas Marcadé