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Cannes : la grande famille Fiches du Cinéma n°1941-42 du 29 avril 2009

Alors que viennent d’être révélées les sélections cannoises on pressent déjà ce que sera cette année la photo de famille du cinéma mondial. Quelque chose genre “photo de mariage chez les Corleone” : beaucoup de caïds, de la classe et de la dignité. De la violence et des rancœurs sous-jacentes aussi. On peut penser notamment à tous ceux qui ne seront pas sur la photo cette année (Jarmush, Dumont, etc.). On peut penser aussi à des rivalités de clan larvées, que l’on ressent notamment dans les jeux de ping-pong entre la Quinzaine et l’Officielle. En effet, on retrouvera à Un Certain Regard nombre de découvertes de la Quinzaine : Mia Hansen-Løve (Tout est pardonné), Raya Martin (Now Showing), João Pedro Rodrigues (Odete), Bong Joon-ho (The Host), Pen-ek Ratanaruang (Ploy) et Corneliu Porumboiu (12h08 à l’est de Bucarest, Caméra d’or en 2006).
En contrepartie, on verra à la Quinzaine quelques ténors ayant déjà eu les honneurs de la compétition, comme Pedro Costa, Hong Sang-soo et rien de moins que Francis Ford Coppola, qui fera l’ouverture !
Le tableau de famille proposé par la Compétition est, lui, d’une implacable élégance, mais il peut également apparaître comme très traditionaliste, peu ouvert à la prise de risque. En effet, sur 20 cinéastes présents, seule Isabel Coixet n’a jamais concouru pour la palme. La sélection décline donc divers modes de fidélité : il y a ceux qui ont leurs chaussons et leur rond de serviette dans le Palais (Almodóvar, Loach, Von Trier, Bellocchio, Haneke, Tarantino), ceux qui viennent confirmer (Giannoli, Mendoza, Noé, Park Chan-wook…), ceux que le festival s’acharne à soutenir même s’ils n’ont pas encore totalement explosé (Lou Ye) et puis ceux qui reviennent à la maison (Ang Lee, Jane Campion et surtout Resnais, qui n’était plus venu sur la Croisette depuis près de 30 ans). Des valeurs sûres, donc (auxquelles il faudrait ajouter celles de la Hors-compétition : Amenabár, Gilliam, Guédiguian…), mais qui n’impliquent pas forcément le conservatisme. En effet, beaucoup des films présentés affichent des particularités qui pourraient faire qu’ils ne soient pas que de simples déclinaisons d’univers bien connus : Haneke s’essaie au film historique, Von Trier au thriller horrifique, Tarantino au film de guerre, Noé tourne à Tokyo, Tsai Ming-Liang à Paris…
Bref, chacun semble avoir introduit une nouvelle donne pour relancer sa machine. En tout cas, cela semble annoncer, même dans le Saint des Saints, un vrai désir d’aventure et de proposition. Un désir qui devrait trouver de vastes prolongements du côté des découvertes. Sur ce terrain, la Semaine de la Critique, avec une sélection resserrée et composée presque exclusivement de premiers films, semble affiner sa position de tête chercheuse. On annonce des cinématographies rares (Belgique flamande, Serbie, etc.), des dispositifs formels audacieux, des chocs culturels (Vincent Gallo dans un film colombien) : tout ce qu’il faut pour élargir le cadre.

Après quelques éditions où avait dominé une espèce de “qualité triste” – des films qui n’étaient que réussis et se contentaient de perpétuer une idée du bon goût sans rien relancer – le sismographe cannois avait, l’an dernier, enfin enregistré un mouvement sur la planète cinéma : secousses, glissements de terrain, chevauchement de plaques. Il ne reste qu’à souhaiter que cette tendance se confirme en 2009 et que la photo capte quelque chose de neuf et de vivant.

Nicolas Marcadé