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César, Oscar, prix en tous genres : la préciomanie Fiches du Cinéma n°1936-37, du 11 mars 2009

J’admets que le néologisme est quelque peu boiteux, mais comment désigner autrement cette fièvre des palmarès et des récompenses qui s’empare chaque hiver du monde du cinéma ? Cette saison des prix, ouverte à la St-Nicolas avec l’insubmersible Delluc, ne s’achève qu’au jour du printemps avec le remuant Vigo. Entretemps, les Oscar hollywoodiens et les César bien de chez nous jalonnent ce long trimestre où sont décernés les Prix du Syndicat de la Critique, les Lumières de la Presse de nos confrères étrangers, les très commerciaux Trophées du Film français et autres Étoiles d’un firmament décidément très constellé.

Et si trop de prix tuait les prix ? D’année en année, le phénomène de la boule de neige s’aggrave. Les prix s’accumulent, on en invente de nouveaux, on n’en a jamais assez. Prix de ceci, prix de cela. Prix spéciaux. Mentions spéciales. Sans oublier les ex-æquo.

La rançon de cette abondance par multiplication, c’est à la fois la répétition et la dévaluation. Plus les prix sont nombreux, moins ils ont de valeur, et s’il y a une cohérence dans les choix des uns et des autres, plus on retrouve les mêmes films aux premières places : ce fut le cas ces dernières années de Lady Chatterley ou de La Graine et le mulet.

Longtemps, aux Oscar puis aux César, un corps électoral très large aboutit à couronner les œuvres déjà plébiscitées par le public : les vainqueurs sont les films qui ont le mieux marché (réponse américaine : s’ils ont le mieux marché, c’est bien qu’ils étaient les meilleurs ! Hum…). Chez nous, le verdict des “professionnels de la profession” a semblé évoluer aux César, surtout depuis la popularisation du DVD. Autrefois, cette “Académie” corporative courait au secours du succès : les votants élisaient forcément les films qu’ils avait vus en salle au cours de l’année, ce qui recoupait à peu près le box-office. Les projections spéciales organisées en fin d’année n’ont guère changé les choses, car il fallait faire l’effort de se déplacer. Désormais, les copies de toutes les productions sont distribuées en DVD, on les visionne tranquillement chez soi. D’où une volonté nouvelle d’émerger du tout venant, de distinguer l’originalité, voire le marginal. D’où le triomphe cette année de Séraphine, archétype de ce néo-César.

On en arrive à avoir un César du meilleur film plus surprenant que le Prix de la critique. C’est d’ailleurs pour éviter un consensus excessif que le SFCC vient de créer un “Prix du film singulier” en le confiant à un jury restreint. Voilà au moins un prix qui a du sens.

Car on reste ébahi parfois devant les absurdités des palmarès boule-de-neige. Hormis les spécialistes pointus, les ingénieurs du son eux-mêmes, qui donc peut assurer que le son de tel film est meilleur que celui d’un autre ? On vote alors au hasard, à l’aveuglette, au copinage.
Consolons-nous : tout ceci n’a guère d’importance, et sera oublié d’ici peu.

Gérard Lenne