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Rayon bio Fiches du Cinéma n°1920, du 22 octobre

Voici donc le cinéma français gagné par la fièvre du biopic (abrégé de bio-picture), soit de la biographie filmée. Pourquoi un tel emballement ? Et pourquoi maintenant ? Si ces questions se posent, elles ne sauraient faire oublier que le phénomène n’est pas absolument nouveau, que nous avons eu, avant que cette vague ne prenne l’ampleur qu’elle connaît aujourd’hui, notre lot de Beaumarchais, de La Fontaine… Cependant, quelque chose a changé, la tendance s’est renversée, que ce soit en nombre de films, de projets en chantier, et davantage encore dans le choix des icônes qui font, ou vont faire, l’objet de ces biographies. Ainsi après Édith Piaf et Françoise Sagan hier, Coluche et Mesrine aujourd’hui, voici que s’annoncent Yves Montand, Coco Chanel, Serge Gainsbourg… On peut raisonnablement imaginer une liste à l’image de l’univers, en expansion. La première conclusion à s’imposer, c’est qu’on semble enfin s’écarter de la besace patrimoniale où puisait jusqu’à présent le cinéma français pour se focaliser sur des figures qui, peu ou prou, faisaient l’unanimité, figures consensuelles de l’héritage culturel. En revanche, et cela est nouveau, les sujets retenus aujourd’hui appartiennent, eux, au monde contemporain et relèvent de la culture populaire, moins scolaire ou moins savante, et dont la télévision fut, pour nombre d’entre eux, l’un des vecteurs essentiels (Coluche, Montand, Gainsbourg).

Sans doute doit-on cette nouvelle tendance à la quantité comme au succès non négligeable des biopics américains, de Walk the Line de James Mangold (Johnny Cash) à I’m Not There de Todd Haynes (Bob Dylan) en passant par Ray de Taylor Hackford (Ray Charles). Puis, sur les écrans tricolores, est arrivé La Môme, dont la réussite, comme le succès, semble avoir levé les inhibitions, libéré les esprits aussi bien que les investissements.

Il est à noter que les figures retenues par ce nouvel élan ont toutes incarné d’une façon ou d’une autre un point de vue critique sur la société, son fonctionnement, ses mœurs, et ont acquis, dans l’esprit du public en tout cas, une dimension subversive, provocatrice ou iconoclaste. Cela à un moment de notre histoire où la société française se montre incapable de produire de nouveaux contrefeux à la parole dominante, où les contrepouvoirs connaissent une panne préjudiciable à l’équilibre du corps social, à sa vitalité.

Comme rien n’est simple, on peut comprendre ce phénomène comme une bonne nouvelle doublée d’une mauvaise. La bonne nouvelle induit que le cinéma français du milieu, de l’entertainment, aux budgets relativement importants, essaie de reprendre la main en produisant un discours critique sur notre époque, sur les dérèglements de toute nature auxquels, à notre corps défendant, nous assistons. La mauvaise revient à rappeler que le cinéma produit ce discours sur un mode nostalgique en spéculant que cette parole, portée par ces illustres figures, était possible, qu’aujourd’hui elle ne l’est plus du tout. Sans comprendre qu’elle ne l’était pas davantage hier. En passer par la biographie de figures référentielles, par une mélancolie éplorée, c’est reconnaître que notre cinéma a encore bien des efforts à fournir pour porter un regard acéré sur le monde comme il va (mal).

Roland Hélié