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Premier degré Fiches du Cinéma n°1918-19 du 1er octobre

L’année dernière, nous avons interviewé Arnaud Desplechin pour l’Annuel du Cinéma. À un moment il a dit quelque chose d’un peu étrange, sans lien très évident avec tout ce que nous étions en train de nous raconter : “En ce moment, la chose la plus importante au cinéma, c’est le premier degré. Le cinéma qui croit radicalement et uniquement à ce qu’il dit : “c’est dramatique”, “c’est drôle”, etc. […] Le premier degré, il n’y a que le cinéma qui sache faire ça. Ailleurs c’est toujours trop compliqué, là c’est pur.” Hasard du calendrier ou signe des temps, trois films importants dans ce numéro ( De la guerre , La Frontière de l’aube et Vinyan ) se singularisent par leur approche rageusement premier degré, et par le fait que cela va inévitablement engendrer le malentendu, les amener à être perçus – dans un contresens total – comme intellectuels ou expérimentaux.

Les films de Bonello sont souvent rangés dans cette dernière catégorie. Or l’expérimental consiste à travailler sur la matière du cinéma, à en tester les propriétés et les limites. Bonello, lui, travaille toujours sur des émotions humaines (en premier lieu l’angoisse et le désir) et il n’oublie jamais que ses films sont faits pour être vus. Dans chacun, il y a toujours un ressort classique (le roman familial dans Le Pornographe, le mythe dans Tiresia, l’identification directe dans De la guerre) qui ouvre au spectateur une voie d’accès vers le film. Et si celui-ci, ensuite, dévie parfois vers des choses plus déroutantes ou abstraites, ces choses relèvent bien moins de l’expérimentation que de la magie, ce qui signifie que c’est avec un regard enfantin et non pas avec un œil d’expert qu’il faut les appréhender. Il est curieux qu’il soit si difficile de faire passer l’idée qu’il puisse y avoir une véritable jouissance à ne pas comprendre, ou à ne comprendre que de manière partielle, instinctive. Si le véritable cinéma intellectuel est parfois insupportable, c’est parce qu’il lui arrive de vous faire sentir qu’il y a beaucoup à comprendre tout en vous barrant l’accès à cette compréhension pour garder une position dominante. D’une manière générale, on pourrait dire qu’un mauvais film c’est un film qui retient au lieu de donner, qui ne regarde pas le spectateur dans les yeux. Or le regard de Bonello vous plonge en plein dedans.

elui de Garrel aussi vous regarde dans les yeux, et même avec tellement de sérieux et d’intensité que cela peut vous mettre mal à l’aise et/ou vous faire pouffer. Mais en tout cas, on ne saurait imaginer un cinéma moins intellectuel, plus direct et même naïf. C’est un cinéma grave et démesuré comme l’adolescence. Les adultes disent toujours qu’ils ne “comprennent pas” les adolescents. Et ainsi, depuis Cannes, tout un public adulte n’a résolument “pas compris” La Frontière de l’aube qu’il a trouvé beau gosse, mais aussi poseur, lymphatique, insupportable.

Dans un tout autre genre, l’étonnant Vinyan se singularise aussi par son sérieux, par la fixité hypnothique de son regard. Ce pourrait être une grosse machine chic, empêtrée dans les codes du cinéma de genre ou dans des réseaux de significations ésotériques, c’est au contraire un film simple, accroché à un seul axe : celui du fantasme primaire. Là encore, l’abandon est la clé qui ouvre la porte. Et alors le diagnostic se confirme : chaque fois qu’on utilise cette clé, d’une manière ou d’une autre, il y a de l’émotion derrière.

Nicolas Marcadé