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L’édito reflète l’avis particulier de son auteur Fiches du Cinéma n°1921-22 du 29 octobre

Les commentaires des Fiches reflètent l’avis général du comité”. Cette mention écrite en petits caractères au bas de la quatrième de couverture de notre journal n’est pas là que pour la forme : c’est une ligne de conduite à laquelle nous nous efforçons de nous tenir. Concrètement, comment se passent les choses ? Ça se passe le vendredi soir. Le comité de rédaction est réuni autour d’une table : dessus on pose des bières, des crackers Belin et puis des titres de films. À partir de là, s’engagent de longues discussions où, pour peu que le film mérite une certaine vigueur, les arguments s’aiguisent en se frottant les uns aux autres. Ainsi, se dessine une carte figurant la majorité des positionnements possibles par rapport au film : distance neutre, distance prudente, proximité amoureuse, position offensive, etc. Celui qui écrit ensuite est généralement choisi parmi ceux qui se situent au point le plus fréquenté ou le plus intermédiaire.

Voilà pour le scénario idéal. Car évidemment, il arrive que les divergences d’avis soient inconciliables à moins de basculer dans la rhétorique schizophrène
(“ce chef-d’œuvre est tout de même plus ou moins une merde…”). Dans ces cas-là, il faut faire une petite entorse à la règle du jeu. Par exemple, pour une grosse poignée de films du numéro que vous tenez entre les mains (il y a des périodes comme ça !), j’ai moi-même essuyé de sanglants échecs dans l’entreprise consistant à faire partager ma mauvaise humeur. Les enthousiastes étaient nombreux, ou munis d’arguments convaincants. À quoi bon s’entêter à leur mettre des brindilles dans les roues ? Ainsi, les critiques que vous allez pouvoir lire de Hellboy II, Les Bureaux de Dieu ou L’Échange sont, soit franchement enthousiastes, soit, en tout cas, sans réelle ombre au tableau. Je profite donc de cet édito pour glisser un léger contrepoint. Juste une petite astérisque qui renvoie à cette simple information : on peut aussi ne pas marcher. On peut s’ennuyer à périr en regardant sautiller les monstres de Hellboy II, aussi jolis soient-ils. Et puis ne pas retrouver la clé de son âme d’enfant quand on nous ressert encore une histoire de couronne magique dont il faut réunir les trois parties pour sauver le monde libre. On peut aussi rester dans la salle d’attente des Bureaux de Dieu, faute d’avoir senti que la réalisatrice nous ait invité à entrer dans le film en établissant avec nous un contrat clair. On peut enfin consommer le dernier Clint Eastwood comme un bon téléfilm, un dimanche de pluie à Cannes, et puis l’oublier et ne comprendre en rien en quoi ce film monolithique comme un chêne aurait dû nous émouvoir, nous surprendre ou nous troubler (ce qui reste, à mon sens, les trois raisons les plus valables de s’enthousiasmer pour une œuvre). Vous voilà informés : ça n’est pas du 100% “satisfait ou remboursé”. Pour le reste, il me semble que, face à un film, celui qui a des idées peut éventuellement les avoir greffées artificiellement sur ce qu’il a vu (et en cela son jugement final n’aura pas de plus grande valeur qu’un autre), mais celui qui a ressenti quelque chose a toujours plus raison que celui qui est resté froid. C’est pourquoi, sur ce, je me tais et cède la parole aux enthousiastes.

Nicolas Marcadé