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Le triomphe d’une Amérique dépressive Fiches du Cinéma n°1915-16 du 3 septembre

Les chiffres, parfois, peuvent parler. Ceux de The Dark Knight sont même extrêmement bavards et portent un sens qui dépasse largement les dollars accumulés. Car le nouvel épisode des aventures de l’homme chauve-souris est plus qu’un succès : c’est un triomphe, plus imposant que les prévisions les plus optimistes de ses producteurs. Alors que Batman Begins avait été considéré comme un succès en franchissant avec difficulté la barre des deux cents millions de dollars de recettes en Amérique, The Dark Knight a réalisé les trois quarts de ce chiffre durant de son premier week-end d’exploitation ! Depuis, les records sont tombés et ont conduit le film de Christopher Nolan là où on ne l’attendait franchement pas : dans une compétition avec le plus grand succès commercial de tous les temps, le Titanic de James Cameron. Il est désormais entendu que The Dark Knight ne gagnera pas la bataille. Mais il a tout de même dépassé Star Wars ! Il est dorénavant, officiellement, le deuxième plus grand succès dans l’histoire du box-office hollywoodien. Ce succès interroge. Car en dépassant ses objectifs, le film a prouvé que son triomphe ne reposait pas sur une opération de marketing réussie, sur la popularité de son personnage principal, ou sur une curiosité morbide suscitée par le décès prématuré d’Heath Ledger. Cette piste est d’ailleurs parfaitement absurde, tant la réputation du comédien était bien loin de pouvoir créer de telles retombées. Elle semble encore plus absurde si l’on considère que son dernier rôle représentait une rupture radicale avec les précédents, et ne peut donc en rien passer pour la mythification d’une icône.

La seule interprétation qui reste de ce hold-up est simple : le film de Nolan a su toucher une corde sensible, a connecté avec son public comme aucun long métrage n’avait su le faire depuis Titanic, justement. Cette comparaison peut apparaître déprimante, puisque Titanic était une œuvre romantique et mélancolique, témoignant de l’optimisme teinté d’amertume des années Clinton et de l’après-Guerre froide. Depuis, le 11 septembre a surgi, et The Dark Knight présente à nouveau le visage d’une Amérique en guerre. Le Joker est d’ailleurs clairement présenté comme une figure proche des terroristes. Mais The Dark Knight n’est pas un film manichéen. Au contraire, tout son récit se concentre sur les échecs auxquels se heurtent
la volonté de justice absolue des personnages de Batman et Harvey Dent. À ce niveau, le film apparaît comme le portrait en creux d’une Amérique qui doute, qui s’interroge sur son statut de redresseur de torts et sur la validité même de sa morale triomphante. Œuvre violente, sombre, dénuée de certitudes tant ses protagonistes semblent tous (à l’exception du Joker) plongés dans le doute
le plus corrosif, le film se prête toutefois à une lecture optimiste, du point de vue européen. En effet, il renvoie l’image d’un pays qui a réalisé les ratages de sa guerre contre la terreur, et qui s’interroge enfin sur l’utilisation de sa force, de sa pseudo vertu invincible. Le dernier Superman, héros de l’Amérique triomphante, avait été un demi échec. Il est d’autant plus logique que triomphe Batman, héros, lui, de l’Amérique qui doute et qui s’aperçoit, même inconsciemment, qu’elle n’est pas toujours du côté de “la vérité et de la justice”.

Pierre-Simon Gutman