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Entretien avec José Padilha À propos de Troupe d'élite

Au Brésil, le film Troupe d’élite fait figure de phénomène national. Vu par plus de deux millions de spectateurs dans les salles, et cinq fois plus dans sa version DVD pirate… L’équivalent tropical de nos Chti’s français ? Pas vraiment. Plutôt la preuve que quatre ans après La Cité de Dieu , la question de l’insoluble violence dans les favelas de Rio continue d’interpeller les Brésiliens. Film choc, brutal et syncopé, Troupe d’élite montre le point de vue des policiers. Est-ce pour cela qu’il a suscité tant de polémique, jusqu’à être taxé de fascisme ? José Padilha, le réalisateur, s’en défend. Venu du documentaire engagé, il signe ici son premier long métrage de fiction, qu’il replace dans un projet plus vaste sur les racines de la violence dans la société brésilienne. Rencontre avec un homme pacifique.

Comment est né le projet de Troupe d’élite ?

José Padilha : Je m’intéresse depuis longtemps à ce problème de la violence urbaine, si énorme au Brésil. Il suffit d’ailleurs de regarder les chiffres : le nombre d’homicides est très élevé. La police de Rio tue en moyenne 1200 personnes par an, alors que la police américaine en a tué 200 sur la même période pour une population bien plus importante. J’ai voulu comprendre pourquoi. Quel processus social génère des policiers si violents ? D’habitude, deux réponses-types sont avancées. La première, d’inspiration marxiste, explique que la violence découle de la misère. La seconde prétend que la violence résulte d’un problème dans la répression. Or, selon moi, les deux idées sont fausses. Cela vient de l’État. Qui paie mal ses policiers, les confronte à des situations terribles sans leur donner les moyens nécessaires. Et, en désespoir de cause, crée le Bope (Bataillon des opérations spéciales de police), cette unité d’élite qui est entraînée à être rude et violente. Mon idée était de suivre la formation d’un policier qui veut intégrer le Bope. Comprendre son parcours, ses motivations, et identifier ainsi l’origine de
la violence. Au départ, je voulais faire un documentaire mais pour plusieurs raisons, notamment le fait qu’aucun policier ne voulait témoigner, je me suis résolu à réaliser une fiction.

Quels sont les liens entre Troupe d’élite et votre premier long métrage Bus 174, un documentaire sur la sanglante prise en otage d’un bus par un petit malfrat ?
José Padilha : Dans mon premier film, j’ai voulu montrer
le point de vue du hors-la-loi, et comprendre comment un petit criminel devient un meurtrier. La réponse de Sandro Nascimento – c’est ainsi que s’appelait le braqueur et preneur d’otages du bus de la ligne 174 – est justement que l’État brésilien, en traitant avec violence les jeunes défavorisés, génère des individus violents. Troupe d’élite applique cette même hypothèse à la police. Là encore, les explications se trouvent dans le dysfonctionnement de l’État. Si l’on prend
les deux points de vue, les deux films, on peut conclure que si nous avons un tel État, c’est que nous l’avons créé ainsi. D’ailleurs, ce n’est pas par hasard si les deux héros ont
le même nom : le hors-la-loi Nascimento et le Capitaine Nascimento. C’est une façon de dire : “c’est le même !” C’est le même processus qui est à l’œuvre.

D’une certaine façon, vous ne montrez que les victimes du système : les habitants des favelas, les trafiquants prisonniers de leur système, les policiers prisonniers d’un autre système… Et pas ceux qui tirent profit de la situation : les hommes politiques, certains entrepreneurs…
José Padilha : Bien vu ! En fait, mon projet depuis le début se construit en trois films. Le premier opus, Bus 174, montre
le point de vue d’un gamin des rues, le deuxième Troupe d’élite celui d’un policier et le troisième, qui est en cours d’écriture, sera justement sur les hommes politiques ! Pour écrire le scénario de ce troisième volet, j’ai fait appel à Luis Eduardo Soares, un ami écrivain qui a aussi une grande expérience au gouvernement en matière de sécurité : il a notamment été Secrétaire national à la sécurité publique et Coordinateur de la sécurité publique à Rio. Il connaît bien
le problème et a fréquenté longtemps la classe politique. Ce partenariat ressemble à celui mené sur Troupe d’élite avec Rodrigo Pimentel, un ex-policier du Bope qui a inspiré l’histoire et co-écrit le scénario.

Qu’est-ce que votre expérience dans le documentaire a apporté au film ?
José Padilha : Je viens du documentaire et je voulais recréer sur le plateau une situation de documentaire. La grande différence avec un plateau traditionnel où le réalisateur a
le contrôle sur ce qui se passe, c’est que je devais justement renoncer à ce contrôle absolu. J’ai donc laissé les acteurs très libres, sans leur donner de texte. Au contraire, je voulais qu’ils improvisent. C’est pour cela que leur préparation a été une étape clé, très bien organisée, menée par des experts.

Vous avez travaillé en ateliers d’impro un peu comme l’a fait Meirelles pour La Cité de Dieu ?
José Padilha : Oui. Les acteurs qui allaient interpréter
les policiers ont été coachés par de vrais policiers, ceux
qui faisaient les trafiquants par des ex-trafiquants, ceux du Bope par des ex-Bope… Chaque acteur a pu ainsi acquérir
les gestes et surtout la façon de s’exprimer de son personnage, ce qui est très important au moment d’improviser.
Comment décider d’une mise en scène et d’une direction artistique dans ce contexte de documentaire ?
José Padilha : Sur le set, je n’ai pas prévu de marquage pour la caméra, ni pour les acteurs, ni même pour la lumière. Pour créer cette ambiance de documentaire, la caméra devait aller chercher l’action. C’est ce que j’ai exigé de Lula Carvalho, le directeur artistique. Je dessinais des plans- séquences qui étaient ensuite filmés caméra à l’épaule, comme l’intégralité du film. Pour chaque scène, on filmait plusieurs plans-séquences. Ensuite, au montage, il s’agissait d’en assembler des parties. Mais nous avons aussi conservé plusieurs plans-séquences dans leur intégralité, comme
la scène où le capitaine Nascimento donne un cours et dicte les définitions du mot stratégie pendant des heures…

Est-ce que vous placez votre film dans la continuité de La Cité de Dieu ?
José Padilha : Pas vraiment. Le film de Meirelles traitait de
la guerre interne du narcotrafic dans les favelas sur trois décennies. Le mien aborde la guerre des policiers contre
le narcotrafic, pris dans un univers plus complet. C’est à
la fois une critique de la corruption de la police, et de l’hypocrisie d’une classe sociale : ces classes aisées qui, d’un côté, aident les favelas au travers d’ONG mais qui, de l’autre, alimentent le trafic en consommant de la drogue…
Mon film est différent aussi dans sa fabrication car il a été entièrement tourné en caméra à l’épaule, alors que de nombreuses scènes de La Cité sont filmés avec des trépieds, des grues, des rails et autres techniques… Mais, bien sûr il y a des points communs, à commencer par le monteur Daniel Rezende et le scénariste Braulio Mantovani qui sont
les mêmes que pour le film de Meirelles, et ont imprimé leur patte au film ! D’ailleurs, dans les deux films, la narration se fait en voix off par des personnages qui ne sont pas les héros.

Que répondez-vous à la polémique suscitée par votre film, notamment à ceux qui l’accusent de justifier l’usage de la torture ?
José Padilha : Ce qui m’ennuie dans cette critique c’est qu’elle part d’une vision très négative du public brésilien. C’est d’abord une critique du public, dont on considère qu’il ne peut pas comprendre le vrai message du film, qui n’est pas du tout celui-là. Je prends souvent l’exemple du Parrain. On a là un héros très charismatique, qui fascine le public, mais se trouve du mauvais côté. Et tout le monde l’a compris comme ça ! C’est la même chose pour le Capitaine Nascimento. Le point de vue de la police existe et il faut le montrer tel qu’il est.
Au Brésil, le film a été un succès historique, amplifié notamment par cet épisode du piratage massif du film, dont des milliers de copies DVD ont circulé avant sa sortie…

Comment l’avez-vous vécu ?
José Padilha : Le film a été vu avant sa sortie par près de onze millions de personnes dans une version pirate. J’étais très énervé par cette histoire de piratage, car la version qui a circulé était inachevée, c’était un premier montage loin du résultat final. Mais c’est le piratage qui a transformé le film en phénomène national, car cela a permis à des gens qui n’auraient pas été au cinéma, de le voir. Et du coup, il a touché toutes les classes sociales.

C’est devenu un phénomène de société. Vous attendiez-vous à un tel raz-de-marée ?
José Padilha : Non. J’ai pris conscience de l’ampleur du phénomène, un jour de match au stade du Maracana. Le goal a pris plusieurs buts. Et tout d’un coup, tous les supporters de l’équipe du Flamengo ont commencé à crier ensemble “zéro deux demande à sortir ! zéro deux demande à sortir !”, en référence à une des scènes du film où les recrues malmenées, appelées par leur numéro, demandent à quitter l’entraînement. Ce fut un moment très impressionnant. Ensuite, c’est devenu une fièvre nationale, qui s’est emparé des journaux, des conversations… De nombreux dialogues du film sont devenus des expressions courantes. À présent, les personnes qui critiquent le film doivent faire face à ce phénomène et se demander pourquoi tout le monde l’aime ?

Avez-vous souffert de pressions ?
José Padilha : Les gens du Bope voulaient faire un procès pour interdire la diffusion du film mais finalement ils y ont renoncé. C’est surtout le chef de la police militaire de Rio, celle qui est montrée comme faible et corrompue dans le film, qui m’a menacé et a ouvert un procès. Il disait que des policiers avaient participé au tournage du film, ce qui est illégal. En fait Il voulait qu’on lui donne les noms des policiers qui avaient aidé à la préparation du film. On ne s’est pas laissé intimider et ils ont perdu le procès.

Comment les frères Weinstein sont-ils entrés dans le projet ? Pourquoi aller les chercher ? Est-ce parce qu’il n’y a pas d’argent au Brésil pour ce genre film ?
José Padilha : Je ne sais pas comment le scénario est arrivé entre les mains des frères Weinstein. En tout cas, ce n’est pas moi qui l’ai envoyé ! Mais voilà, ils m’ont appelé un jour en disant qu’ils voulaient participer à la production et on leur a vendu les droits. Il y a de l’argent pour le cinéma au Brésil mais c’est difficile de l’obtenir et surtout les délais sont très longs.

Quels sont vos prochains projets ? Tournent-ils toujours autour du thème de la violence ?
José Padilha : Je ne cherche pas particulièrement à explorer le thème de la violence. J’ai déjà fait des documentaires sur l’environnement, sur la faim… mais le fait est que c’est difficile de ne pas rencontrer de violence dans la réalité sociale actuelle. Je m’inscris clairement dans la tradition du documentaire engagé. C’est pour cela que je fais du cinéma. Mes projets… Je travaille donc avec le scénariste Braulio Mantovani sur le troisième volet de la trilogie, sur la classe politique et la notion de “vale-tudo” (“tous les moyens sont bons”). Par ailleurs, Arte et la BBC m’ont demandé de réaliser un documentaire sur des tribus primitives violentes, qui
se font sans cesse la guerre, étudiées par des anthropologues. L’idée est de comprendre comment naissent les guerres entre ces tribus et donc de comprendre l’origine de la guerre…

Propos recueillis par Isabelle Boudet