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Entretien avec Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy À propos de Rumba

D’Avignon à Cannes

Jusqu’ici, c’était essentiellement dans les petites ruelles qui encadrent la majestueuse et si théâtrale Cour d’honneur du Palais des Papes avignonnais que circulait la rumeur enjouée d’un couple comique enchanteur, alliant poésie, humour délirant et orfèvrerie visuelle. Le duo était identifié sous le nom de code “Abel et Gordon”, et leurs spectacles des succès assurés. Maintenant, c’est sur la Croisette (grâce à la Semaine de la Critique) que les échos de leurs gags et les délices de leur univers si singulier sont commentés avec entrain et engouement. Aujourd’hui, ils sont devenus trio : le Normand Bruno Romy a rejoint le Belge Dominique Abel et la Canadienne (née en Australie) Fiona Gordon.
Cette expérience théâtrale, ces années de scène, ont selon Dominique Abel beaucoup influé sur leur façon d’appréhender le cinéma. “Du théâtre, on apporte le fait que l’on joue à. Au théâtre, toujours on joue à : on n’est jamais dans une forêt, parce qu’il n’y a pas de forêt derrière nous, ou alors juste une branche, ou parce que tu es sur une chaise en faisant semblant d’être dans un kayak… Et le spectateur a un vrai plaisir à regarder le talent du clown utilisant cet imaginaire et forçant l’imaginaire du spectateur lui-même pour essayer de comprendre. Il y a un aller-retour très fort au théâtre que l’on apporte au cinéma. On cherche cette espèce de connivence. On a coutume de dire que la musique de notre film, c’est le rire dans la salle.
Après le très joli succès d’estime de leur premier long métrage, L’Iceberg (2006), leur seconde folie cinématographique, Rumba , est un régal, à la fois profondément classique (ancré dans un évident héritage des grands du burlesque) et résolument moderne (dans sa façon de décliner les classiques du genre, dans ses thèmes, son code couleur ou ses audaces physiques). Une pluie de trouvailles, d’idées saugrenues, touchantes, ravissantes, bluffantes, hilarantes.

Du mail à l’impro

Leurs films sont à ce point une suite déroutante de situations iconoclastes, de sensations, de clins d’œil, de moments de grâce qu’il est difficile d’imaginer comment peut naître un tel merveilleux capharnaüm. “Pour être honnêtes, à la fin, on ne sait plus du tout qui a eu quelle idée…” s’amuse Fiona Gordon. Mais enfin, comment écrit-on un film pareil ? “Quand on termine un long métrage, nous explique Bruno Romy, on écrit une dizaine de petites phrases qui sont autant de pistes.” Dominique le coupe : ”25 ans de scène et de courts métrages nous ont appris à identifier les idées qui ont un potentiel de jeu physique.” Bruno reprend le cours de sa chronologie : “Quelque temps plus tard, on choisit un de ces pitchs et on commence à travailler, par mails (Dom et Fiona sont à Bruxelles, moi à Caen !). On fait grossir cette phrase, petit à petit, comme une boule de neige. Et, vient le jour où il faut la concrétiser sur le plateau, voir ce que ça donne.” “Pendant cette première étape, poursuit Fiona, on ne cherche pas la drôlerie. On essaie plutôt de construire une histoire qui nous touche. Et c’est vraiment, à ce moment-là, quand on improvise, que les gags et les personnages naissent. On ne pense jamais les personnages, ils se dessinent naturellement dans les improvisations. C’est là que tout se décide.” Bruno ajoute : “Après, vient une phase incontournable de réelle écriture du scénario. Quand on est sûrs d’une scène, on l’écrit, ne serait-ce que pour trouver de l’argent et ce genre de choses !…” Reste que, comment écrire (décrire ?) ces situations loufoques, plus proches d’une chorégraphie que d’une quelconque expression réaliste ? Comment rendre compte d’une telle alchimie, d’une telle communion, souvent sans le moindre dialogue, dans un document écrit, rigide, codé ? Gageons qu’ils doivent aussi sacrément faire preuve d’inventivité pour mettre des mots sur ces images si éminemment sensitives !…

Une humilité du rire

Pas de quête du rire lors des phases initiales d’écritures, donc, et pourtant, chaque gag, chaque trouvaille, respire la subtilité, la précision… la maturation ! Alors, quand surgit l’humour ? “Je crois que, depuis le temps, on a appris à écrire un scénario burlesque ! Il y a des règles. Il faut que ce soit simple. Il ne faut surtout pas essayer de briller, de vouloir placer des effets époustouflants. Il faut que ce soit ni trop compliqué, ni trop riche. C’est dans la manière de raconter et de jouer qu’il faut surprendre les gens, surtout pas dans les idées.
Fiona précise : “Dès lors qu’on entame le processus d’improvisation, on recherche le rire. Un certain rire.” Mais pour Dominique, “le rire n’est pas un objectif en soi. C’est simplement notre langage naturel. On ne cherche surtout pas la quantité de rires, mais sa qualité. La qualité du rire et la qualité du silence ! On cherche un rire d’empathie, pas de moquerie. Si on se moque de quelqu’un, c’est de nous-mêmes. On se fie à ce qui nous fait rire. On veut montrer notre propre fragilité et en rire avec les spectateurs. Parler de la nature humaine avec un certain recul, un certain sens de l’autodérision. Parler de ce qui nous blesse, mais en le faisant avec un peu de transposition, de poésie.” Ce sont des semaines de répétitions en trio, puis entourés des comédiens principaux. “Surtout avec Philippe Martz. Un film, c’est un an d’essais, de répétitions pendant lesquelles on trouve les effets spéciaux, la cinématographie, les découpages, les mouvements de caméras… Toutes les répétitions sont filmées et on teste les atmosphères, les cadres.

Du plateau à la salle obscure

Puis vient le moment du tournage. “On peut pratiquement dire qu’en arrivant au premier jour de tournage, on arrête d’improviser ! poursuit Dominique. C’est une telle mécanique de jeux physiques, de chorégraphies, de plans longs : ce doit donc être très réglé, s’appuyer sur des cadres très précis.” Bruno Romy explique plus encore l’évidente exigence du tournage : “le jeu s’adapte au cadre et le cadre au jeu. Il y a toujours une communication entre les deux. On ne filme pas une scène : elle a été travaillée pour ce cadre-là.” Fiona, qui est traditionnellement la pessimiste du trio, veut voir encore plus loin. “Il nous manque aujourd’hui la possibilité de pouvoir reprendre quelque chose dont on découvre, sur le tournage, qu’il ne fonctionne pas complètement… En fait, on fera en sorte, à l’avenir, d’être toujours plus exigeants, notamment avant le tournage. On veillera à prendre tout le temps nécessaire.
Habitué des tournées théâtrales, le trio sillonne, depuis Cannes et jusqu’à la fin octobre au moins, les routes de France et de Navarre (et du monde entier !) pour accompagner le film. Dominique est franchement enthousiaste : “C’est extrêmement enrichissant ! On apprend énormément… Face au public, tout devient comme une pellicule high contrast : le moindre mauvais choix de montage saute immédiatement aux yeux ! Ça prend tellement d’ampleur sonore dans la salle.” “Et il ne s’agit pas seulement du rire, renchérit Fiona, mais aussi de l’attention. C’est un peu comme s’il y avait une espèce d’énorme bête dans la salle. On sent sa respiration, on sent les hauts, les bas, les moments qui flottent ou qui tombent à plat… Tout devient physique.

Classiques et modernes

Il est impossible de ne pas évoquer, avec eux, les grandes figures du cinéma burlesque (Buster Keaton, Charles Chaplin, les Marx Brothers, Max Linder, Jacques Tati, Pierre Etaix, Harold Lloyd, WC Fields, Harry Langdon…) tant ils sont, sans doute, les seuls à pouvoir prétendre (même s’ils ne s’y risquent pas !) être leurs descendants. “On est de la famille, oui, reconnaît Fiona. Parce qu’on est des clowns. Pour moi, les clowns traversent les âges. Le fait de ne pas vraiment se placer dans un contexte social vraiment identifiable du moment les libère des contraintes du temps.” Dominique renchérit : ”Les burlesques étaient des clowns cinématographiques, prenant en main le jeu, l’écriture, la mise en scène, la composition des cadres, les couleurs… Tout ! C’étaient des clowns physiques qui, arrivant au cinéma, découvraient un nouvel espace. Il n’y avait aucun présupposé, ni d’a priori. Ils ont amené leur monde à eux sans complexe, sans regarder autour. On voit des personnalités brutes, des erreurs parfois… On voit la trace de leurs doigts sur la pellicule ! Et ça, ça me fascine.
Parmi tous ces artistes, en existe-t-il un vers lequel ils aimeraient plus spécialement se diriger, qui leur servirait de référence ? Dominique s’amuse : “J’aimerais aller du côté des tomates grecques plutôt que du côté des tomates belges ! Les tomates belges sont calibrées, n’ont pas de goût. On revient de vacances en Grèce : là-bas, elles sont marrantes. Il y a des petites, des grosses, des formes improbables. Et elles sont délicieuses !…” Et il est certain que l’humour du trio est bien loin de tout calibrage !
Pour Fiona, “tous ces grands burlesques sont fantastiques, chacun d’eux est différent et ils ne nous ressemblent pas. Il serait stupide de vouloir les copier, les imiter !” “On les adore tous, ajoute Dominique… Ce sont les clowns de notre enfance. J’étais fan des courts métrages de Laurel & Hardy, Chaplin et Keaton. À la fin des fins, mon préféré reste Chaplin.” Fiona et Bruno acquiescent. Unanimité donc pour le créateur de Charlot ! Fiona se souvient : “À la sortie de L’Iceberg, MK2 avait mis sur l’affiche quelque chose comme “les petits-fils de Tati”. Ça me tétanisait : comment être à la hauteur ?! J’ai peur que les gens se disent : pour qui ils se prennent ?! On revendique nos influences, mais on a notre style à nous, qui est totalement contemporain. On n’a aucune nostalgie. On traite les sujets qui nous touchent maintenant.” Car c’est bien là que réside leur stupéfiante personnalité : savoir magnifiquement décliner les codes classiques du genre, tout en leur donnant un étonnant coup de jeune. Dans les thèmes abordés par exemple, cruels parfois (les infirmités ou l’inadaptation)… Et surtout, de tout temps, l’outil premier du burlesque a été son corps, mais les codes sociaux ont évolué. Aujourd’hui, Abel et Gordon usent avec brio et audace de la nudité et du corps féminin : une première. Fiona Gordon est peut-être la première vraie burlesque femme de l’histoire du cinéma, rien de moins !

Propos recueillis par Jean-Christophe Berjon