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Pas de slogans sur les murs Fiches du Cinéma n°1917 du 24 septembre 2008

La Palme d’or décernée à Entre les murs a fait plaisir à beaucoup de monde sans que l’on soit sûr que ce fût pour de bonnes raisons. Le président du jury, Sean Penn, couronnait une œuvre conforme à ses souhaits, fortement ancrée dans une problématique politique et contemporaine, en l’occurrence, l’éducation. Les cinéphiles patriotes acclamèrent une Palme d’or française moins embarrassante à défendre que Sous le soleil de Satan de Pialat (“Vous ne m’aimez pas…”). Le grand public s’émût de partager la joie du casting atypique du film, fêté dans le palais du Festival : ces jeunes de banlieue bien habillés qui ont leur heure de gloire, c’est vraiment très touchant. Mais ça n’en resta pas là. Les politiques, à gauche comme à droite, s’en saisirent : d’un coté, on y vit un hommage au sacerdoce professoral, le dur quotidien des sans grade, de l’autre on pointa toutes les limites du système scolaire français, prétendument révélées par le film. L’Éducation Nationale attend son tour. La rentrée 2008 est placée sous le signe de la grogne des enseignants…

Film à la fois accessible au plus grand nombre et d’une grande rigueur dans ses enjeux de mise en scène, il serait dommage qu’Entre les murs se retrouve maquillé en support à slogans de toutes sortes. Il est vrai que la force documentaire du travail de Cantet peut endosser une multiplicité de discours militants. On y trouvera même évoquées des questions saillantes qui font
débat : l’expulsion des sans papiers par exemple. Pourtant, le film ne fait pas la leçon, ne se déguise pas en cahier de doléances venu de la banlieue ou de la salle des profs.

Comme Abdellatif Kechiche, autre arpenteur du réel contemporain, Cantet est un des grands portraitistes de notre cinématographie nationale. Il sait saisir comme personne les plus beaux symptômes de notre société à l’échelle microcosmique : dans une PME (Ressources humaines) ou une voiture (L’Emploi du temps). Il donne simplement à voir, à vivre avec, et non pas à juger, à compter les points d’un camp contre l’autre. Cette démarche-là a contaminé le cinéma récent de Bertrand Tavernier (Ça Commence aujourd’hui, Holy Lola), et l’a condamné fatalement à un vieillissement rapide. En revanche, ce qui importe ici, c’est la justesse et l’acuité du regard face au réel. Cinéaste de l’énonciation plutôt que de la dénonciation, Cantet place la question du langage au cœur de son film. Il a sans doute l’intuition qu’il n’existe pas de vecteur plus fort pour dire les fractures intimes générées par notre époque. Mais les débats spectaculaires d’Entre les murs n’ont nul besoin d’une mise en abyme. On risquerait le contresens.

En voulant faire de Kechiche ou de Cantet des porte-drapeaux, porte-parole d’une bonne conscience de gauche ou autre, on peut passer à coté d’une poétique cinématographique assez rare actuellement. Laissons donc Entre les murs vivre sa vie d’œuvre accomplie et maîtrisée, à l’intelligence limpide. Cette générosité lui suffira peut-être pour rencontrer son public. Le reste appartient aux magazines de société de seconde partie de soirée.

Jef Costello