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L’holocauste permanent Fiches du Cinéma n°1913 du 6 août 2008

Barack Obama

La sortie d’un documentaire américain consacré au Darfour et dont le narrateur n’est autre que George Clooney peut, à première vue, provoquer la suspicion. En effet, rien de pire qu’un film américain, sponsorisé par une star hollywoodienne qui plonge dans les bons sentiments en s’identifiant, de loin, à une cause inattaquable. Mais Darfour : du sable et des larmes [1] bénéficie d’un a priori bien plus favorable que cela, et ce pour plusieurs raisons. On peut, par exemple, rappeler que, loin d’être un touriste sur ce sujet, Clooney s’est engagé à dénoncer
le génocide soudanais jusqu’à intervenir lui-même à la tribune de l’ONU, sous les sarcasmes de certains. Le film revient sur cet engagement mais se concentre avant tout, bien entendu, sur la tragédie du Darfour.

Dans une première partie, il explique, avec précision, l’histoire de la région, de ses tribus, et les multiples événements qui ont amené au désastre actuel. Il raconte également en détails, et avec force interviews exclusives, les pourparlers ratés de paix. Tous ces éléments sont essentiels, et traités avec le moins de démagogie possible, mais le cœur du film n’est pas là. Il se situe en effet dans une problématique centrale, qui en fait une œuvre américaine destinée aux Américains : dans la réponse apportée aux génocides au cours de l’Histoire et dans un historique des multiples lâchetés commises par l’ONU et les États-Unis devant l’horreur. Le cinéaste, Paul Freedman, fait ainsi une comparaison précise avec l’Holocauste et le sentiment un peu facile du « plus jamais ça » qui prévaut et est pourtant remis en cause dès qu’un génocide frappe un nouveau pays, Rwanda ou Bosnie. Il est soutenu, dans cette démonstration risquée, par Elie Wiesel en personne, qui compare lui-même les reculs actuels de l’administration américaine avec ceux des années 1930-40 devant le péril hitlérien. La réputation de Wiesel donne à cette comparaison une crédibilité forte, loin de tout débat stérile sur l’antisémitisme. Des morts de l’Holocauste à ceux des guerres africaines en passant par Sarajevo, la question est donc finalement posée : pourquoi ne fait-on jamais rien dans ces cas-là, tout en criant au scandale et à l’indifférence dix ans plus tard ?

Cette critique violente mais pertinente des manquements du pouvoir est mis en perspective par la personnalité de l’un des participants. En effet, Darfour : du sable et des larmes intègre des séquences tournées en 2005 où un jeune sénateur prometteur décide de s’engager entièrement pour le Darfour, et le fait savoir. Ce sénateur est Barack Obama, et il crée, à l’époque, un mouvement bipartisan afin de demander au gouvernement républicain des actions concrètes et immédiates pour stopper les massacres. Maintenant que celui-ci est bel et bien aux portes du pouvoir suprême, l’abcès va pouvoir être percé.
En cas d’élection d’Obama, l’on saura si un changement de personnel est suffisant et si l’arrivée au sommet d’un homme dévoué depuis longtemps à la cause africaine apporte de véritables modifications. Et, si rien ne se passe, l’on saura enfin que cela n’a rien à voir avec George Walker Bush, Barack Husseim Obama ou Kofi Annan mais que, loin d’une question de personnel politique, il s’agit bel et bien du système dans sa totalité qui est définitivement cassé.

Pierre-Simon Gutman