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Jeunesse, mon beau souci Fiches du Cinéma n°1911 du 16 juillet 2008

Let’s Get Lost

Chacun l’aura noté : pas une conversation autour du cinéma sans que soit évoquée, d’une façon ou d’une autre, la vieillesse des films, leur vieillissement présumé, vérifié, enregistré. Jean-Luc Godard s’en était ému le premier en rappelant voici quelques années qu’assortis du label “vieux” les films se voyaient ainsi cruellement disqualifiés quand il ne viendrait à l’esprit de personne de présenter « Madame Bovary » ou « La Chartreuse de Parme » comme de vieux romans. C’est une des raisons pour lesquelles il est devenu presque impossible de voir, en prime-time, des films en noir et blanc, sans même parler des muets, durablement proscrits, j’en ai peur, des programmes de chaînes généralistes. Mais dans une société surentraînée à sacraliser la jeunesse, où vieillir s’apparente à une faute de goût, qu’en est-il de la jeunesse des films ? Pour se faire une religion en la matière, pourquoi ne pas profiter de la ressortie de deux films en noir et blanc, devenus, depuis longtemps, quasiment invisibles : Let’s Get Lost de Bruce Weber (1988) et The Savage Eye de Ben Maddow, Sidney Meyers et Joseph Strick (1960). Passés inaperçus l’année de leur sortie, voici les ouvrages, parés de copies neuves, remis sur le métier. Le premier s’emploie à brosser la vie de Chet Baker, une vie écartelée entre les firmaments du jazz – sa trompette parfois ruisselait d’étoiles – et la boue dans laquelle une consommation de drogues absolument irréfrénée lui maintenait la tête et l’âme. Dû à un grand photographe de mode – Bruce Weber – le film, témoignages à l’appui, passe en revue la carrière de Chet, des extraits de concerts, de films et de séances d’enregistrements, sans omettre, bien au contraire, les innombrables saloperies dont le musicien pouvait se rendre coupable vis-à-vis de ses proches. Visage d’ange et cœur démoniaque. La copie est magnifique, le noir et blanc brille longtemps dans la rétine, les cercles de l’enfer dans lesquels il nous est proposé de descendre continuent de faire frissonner bien au delà de la projection. Documentaire expérimental, The Savage Eye s’attache, quant à lui, à un personnage de fiction, Judith McGuire, une femme esseulée qui, à la suite d’un divorce douloureux, atterrit à Los Angeles. Dès son arrivée, commence un singulier dialogue, tout en voix off, entre Judith et une voix masculine inconnue, conversation à travers laquelle s’exprime son dégoût pour l’Amérique d’après guerre, celle des années 50, comme pour le modèle de bonheur et de prospérité que celle-ci s’apprête à imposer aux quatre coins du monde. Cette errance amère et distanciée, prétexte à une vision au vitriol d’un mode de vie aliénant, fait du film le lointain cousin d’Un homme qui dort de Bernard Queysanne et d’À propos de Nice de Jean Vigo.
Let’s Get Lost et The Savage Eye sont-ils de vieux films ? Si tel est le cas, les voies mystérieuses de la distribution les aideront-ils à recouvrer leur jeunesse enfuie ? Peuvent-ils être restés, dans les caves de l’oubli, jeunes et pimpants ? Rien n’est simple. Bruce Weber filme un jeune homme, héraut d’un monde révolu, dont le visage d’éphèbe se mue sous nos yeux en vieille pomme flétrie. The Savage Eye, lui, ressemble davantage à un film de jeune : subversif, un peu, emphatique, beaucoup, approximatif quoi qu’il en soit… Qu’importe au fond. Comme dit l’autre, la jeunesse est une maladie dont on guérit très vite.

Roland Hélié

The Savage Eye  : en salles depuis le 9 juillet
Let’s Get Lost  : sortie le 23 juillet