Rechercher du contenu

Les murs porteurs Fiches du Cinéma n°1905-06 du 4 juin 2008

Il y aurait lieu de revenir de Cannes d’humeur un peu grincheuse. Parce qu’il n’a pas fait beau, certes. Mais surtout parce que le temps est resté également assez plombé dans les salles de projection. En effet, après un début de compétition très encourageant ( Valse avec Bashir , Un conte de Noël , Les Trois singes ) et bien relayé dans les sélections parallèles (Hunger à Un Certain Regard, Les 7 jours et Rumba à la Semaine, le tonitruant De la guerre à la Quinzaine), le festival s’est enfoncé dans une grande dominante tiède. Des Dardenne et un Eastwood campant mollement sur leurs positions, un Jia Zhang-ke austère au possible, des coups de radicalité plus ( Serbis ) ou moins ( Delta ) intéressants, quelques pétards mouillés ( Synecdoque, New York , My Magic ), les nouveaux Garrel et Lucrecia Martel qui passent comme des fantômes, pratiquement sans être vus, un Che qui mise tout sur la beauté du geste et oublie finalement de proposer quoi que ce soit de consistant. Au milieu de tout cela on pouvait noter quelques jolies éclaircies ( Gomorra , Two Lovers ), mais toujours insuffisantes pour vraiment changer l’impression générale. Enfin, la compétition devait culminer avec un invraisemblable navet signé Wenders et, comme pour boucler la boucle, le retour inéspéré du plaisir avec Entre les murs . Enfin, ce fut le palmarès, décerné par un jury élégant et intègre, que l’on peut remercier de nous laisser finalement sur une bonne impression, en ayant réussi à discerner une sorte de cohérence dans cette sélection qui, lorsqu’on la découvrait au jour le jour, semblait surtout bricolée avec les moyens du bord. Après une dizaine de jours à courir en vain après l’excitation, il était étonnant de voir cette chose si rare : un président du Jury remettant un prix en laissant transparaître un véritable enthousiasme, une véritable émotion, un véritable amour pour le film qu’il récompensait. Qui plus est, il était bon de comprendre cet emballement, de le partager. Et de voir que cette Palme était juste évidente. En effet, elle récompense à la fois un film et un cinéaste. Une Palme pour Desplechin ou Eastwood, c’eut été récompenser avant tout un auteur, sans s’emparer d’un film particulièrement différent ou significatif. Une Palme pour Valse avec Bashir ou Gomorra, c’eut été récompenser un coup de cœur peut-être un peu momentané. Laurent Cantet, lui, avec trois films, a déjà affirmé un talent sûr et ample, mais Entre les murs est aussi un film spécial, une émouvante surprise. Par ailleurs, ce quatrième film a le mérite de pouvoir être -cela a été déjà largement dit et écrit- l’incarnation parfaite de ce fameux “cinéma du milieu” dont, grâce à Pascale Ferran et à son Club des 13, le nom a ponctué tout le festival, aussi bien dans les salles que dans les conversations et les journaux. En effet, Entre les murs est à la fois un film absolument populaire et une œuvre profondément risquée, ambitieuse, artistiquement intransigeante et actuelle. Elle illustre d’ailleurs brillamment ce que le festival de Cannes a révélé comme étant les deux enjeux déterminants du moment : la fusion entre le documentaire et la fiction, et l’élaboration de narrations conçues davantage autour d’un thème que d’un personnage. Deux tendances sur lesquelles nous reviendrons bien sûr dans notre numéro spécial Cannes, à paraître le 18 juin.

Nicolas Marcadé