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Entretien avec Lucía Cedrón À propos d'Agnus Dei

Une semaine avant l’ouverture du festival de Cannes 2008, sort sur les écrans Agnus Dei de Lucía Cedrón. À l’heure où Pablo Trapero (El Bonaerense, Voyage en famille) et Lucrecia Martel (La Ciénaga, La Niña Santa) se retrouvent en compétition officielle après avoir participé il y a quelques années au renouveau du cinéma argentin, Lucía Cedrón fait son apparition dans la foisonnante cinématographie argentine. Appartenant à une nouvelle génération de cinéastes, elle poursuit les interrogations de ses aînés auxquelles elle ajoute un regard riche d’une expérience et d’un regard personnel. À l’occasion de la présentation de son film aux 20èmes Rencontres des cinémas d’Amérique latine de Toulouse 2008 où elle reçut le Prix du public, la cinéaste a répondu avec humanité et sincérité aux questions posées sur un premier film qui lui tient à cœur.

Comment avez-vous été invitée aux Rencontres des cinémas d’Amérique latine de Toulouse ?

J’ai l’impression d’être un peu comme à la maison. Lorsque je suis venue présenter mon premier court métrage se tenait alors la rétrospective des films de mon père (Jorge Cedrón). Cinéaste durant la dictature, ses films avaient été complètement éparpillés. Il a fallu un long travail pour les retrouver et les restaurer. Après Toulouse, nous avons présenté cette rétrospective à Buenos Aires au BAFICI ainsi qu’au Cinéma du Réel (au centre Pompidou). C’était très émouvant de partager l’affiche avec mon père, 25 ans après son décès. Plus tard, j’ai été invitée à Toulouse comme membre du jury. C’est un festival si chaleureux, si familier et dans lequel il y a tellement de cœur que c’est un réel plaisir de revenir cette année pour mon premier long métrage.

Après d’autres témoignages cinématographiques sur la dictature argentine,Agnus Dei franchit une nouvelle étape en traitant les conflits générationnels : les générations adultes qui ont vécu la dictature et celles qui en ont été protégées par leur innocence enfantine d’alors. De ces différentes expériences, il en résulte incompréhensions entre générations. En arrivant à l’âge adulte dans la décennie 2000, votre génération présentent ses questions et ses remises en cause, comme ici à travers le cinéma.

Absolument. Je considère toujours que notre génération a été le témoin passif et silencieux de la génération de nos parents, de ce qu’ils ont fait et essayé de faire. Je considère que la société argentine d’aujourd’hui est notre héritage, avec des bonnes et des mauvaises choses. J’essaie de prendre le meilleur et que le pire m’affecte le moins possible. Effectivement, enfants, nous avons été passifs et pourtant nous avons assisté à tout cela : d’où le point de vue du film. Il nous a fallu tout ce temps pour grandir et avoir un regard sur ce qui nous a été légué par nos parents. Je ne pense pas que notre responsabilité réside en ce qu’ont fait ou non nos parents, mais plutôt ce que nous faisons avec ce qui nous est donné.
En Argentine, nous avons tous été affectés par la dictature. De fait, il n’y a pas eu une seule personne dans le film, de la productrice exécutive au premier stagiaire, des acteurs principaux aux figurants, qui ne m’ait avoué se sentir personnellement concernée par l’histoire racontée. En tant que société, nous avons vraiment tous été traversés et touchés par la dictature. Et c’est en tant que société que nous avons la responsabilité d’assumer ce qui s’est passé. J’ai fait ce film pour tenter de récupérer le verre à moitié plein, le rayon de soleil parmi un moment d’ombres et de brouillard. Je sais que nous vivons dans un monde sombre mais je choisis de souligner et de célébrer le rayon de soleil. Agnus Dei est pour ces raisons une histoire d’amour : c’est l’occasion pour plusieurs générations d’une même famille de se retrouver et sinon de pardonner, au moins de tenter de comprendre l’autre et de se mettre à sa place.

C’est aussi un moyen par ce film de s’adresser aux nouvelles générations qui ne méconnaissent un passé récent de l’histoire argentine…

Le film maintenant ne m’appartient plus : il a grandi et vécu en moi pendant quatre ans. Il appartiendra à chaque spectateur qui le verra. Si Agnus Dei parle de l’Argentine, de son histoire, de sa politique, il parle avant tout des êtres humains et des différentes facettes que nous avons tous. Les réductions de l’histoire à travers une vision manichéenne sont une grave erreur : nous avons tous différentes personnalités et c’est ce qui fait la beauté de notre humanité.
Tous les personnages me touchent énormément à travers plusieurs points. Ainsi cette mère qui pendant 25 ans a essayé de construire sa barricade pour essayer de protéger sa fille, en faisant de ses mensonges et de son silence un acte d’amour. Parfois on pense ainsi protéger une personne en ne lui racontant pas ou en omettant certaines choses. Je pense que c’est une erreur mais que cela part vraiment d’un bon sentiment. Tout est remué en elle, elle perd pied mais en même temps elle fait l’effort de revenir en Argentine, elle finit par vendre la maison chargée de souvenirs, elle finit par voir le militaire. Elle arrive à tirer parti de toute sa rancœur pour son propre père et à changer ses attitudes avec sa fille. Ce personnage m’émeut. Je comprends aussi la fille qui s’oppose à sa mère et à ses idéologies (les idées au service de la vie ou la vie au service des idées ?). La génération des parents était marquée par les idéaux et en même temps très affairée dans sa manière de voir le monde.
C’est avant tout un film sur les relations entre êtres humains. Sauf que j’utilise, pour raconter cette histoire et partager ces réflexions, des choses que je connais, l’histoire argentine passée et contemporaine.

Pensez-vous qu’Agnus Dei peut être compris en l’absence de contextes historique et géographique ?

C’est ce que j’ai essayé de faire et si je serai très touchée d’y être parvenue. J’ai fait beaucoup de nombreuses recherche sur les crises économiques au XXe siècle, le gel bancaire, la répression des années 1970, les kidnapping des années 2002, les formes de négociation avec les kidnappeurs, les procès de la junte militaire en Argentine… Toutes ces informations sont issues de faits réels, mais le film reste une fiction. J’ai donc essayé de construire, sur les bases les plus solides, l’histoire d’une famille déchirée par l’histoire de son pays, qui se retrouve autour du kidnapping du grand-père. Mon souhait profond était que l’information ne soit pas un préalable au spectateur pour entrer dans le film. J’aime bien l’image des œufs cachés pour les enfants à Paques : on en planque plusieurs et on ne sait jamais où ils vont les trouver. J’ai vraiment construit le film de cette manière : chacun trouve ses éléments pour construire son propre film. Comme pour un mille-feuille, plus on a le palais subtil et entraîné, plus on va pouvoir distinguer les différentes petites couches de chaque élément : il n’est pas nécessaire d’être un expert en cuisine pour profiter des saveurs du gâteau. Il faut qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture : plus la lecture est subtile, plus cela devient intéressant. Comme spectatrice, j’aime être sollicitée pour construire l’histoire qui défile sous mes yeux. C’est pourquoi je n’ai pas considéré nécessaire de mettre des cartons pour préciser la situation géographique, le contexte historique pour commencer le film.

Vous inscrivez votre film dans de permanents allers et retours entre passé et présent.

Nous cohabitons avec notre mémoire et nos souvenirs. La mémoire est à la fois sinueuse et capricieuse. Elle fait ce qu’elle veut et nous ne sommes donc pas constamment au présent. Nous sommes au présent avec tout notre passé qui est constamment là en train de nous tourner autour et de nous resignifier tout ce qui nous vivons. Je tenais à ce que cette sensation soit dans le film. Si certains plans unissent deux époques, ce n’est pas pour faire un plan esthétique, mais pour témoigner de ma vision du temps et des faits.

Vu de France et à travers Buenos Aires, 1977 d’Adrian Caetano et Agnus Dei, le cinéma argentin semble amorcer une nouvelle thématique, en abordant de front la dictature argentine. Qu’en est-il vraiment et d’où vient cet intérêt : les réalisateurs, les producteurs, le public ?

C’est toujours délicat : tous les pays qui ont été blessés, torturés, amputés historiquement, ont toujours eu des difficultés à parler de leurs blessures. Cela devient tabou, c’est normal. Par exemple, je pense qu’il a fallu une génération pour que certaines personnes commencent à témoigner et apparaissent ainsi dans le film de Claude Lanzmann, Shoah. Certains sujets sont très difficiles et il faut parfois plusieurs générations avant que les premières paroles se fassent jour. Je pense que tous les films réalisés par les survivants sont des films très particuliers, parce qu’être survivant c’est porter un poids très lourd. Ils étaient actifs et c’est pour cette raison qu’ils se retrouvent avec la responsabilité de tout ce qu’ils ont fait, dit et tu. Cette position est très indélicate parce qu’ils sont confrontés au jugement. Hors notre génération est libérée de cette responsabilité. Mais nous sommes affectés directement dans notre chair et notre histoire par tout ce qui s’est passé. Ce sont donc deux points de vue totalement différents. Parfois, les producteurs sont réticents à l’égard de certains projets de films parce que ceux-ci sont trop douloureux. Pour moi, Agnus Dei se termine comme avec un happy end et c’est pour cela qu’il s’agit d’une histoire d’amour. Mon but était de faire se rencontrer les trois générations à la toute dernière minute du film. La suite est en dehors du film. Le meilleur réalisateur c’est l’imagination du spectateur et mon rôle en tant que cinéaste est de savoir l’aiguiller.

Le titre évoque le thème du pardon…

Plus que le pardon, il est question de rédemption et de la volonté de comprendre l’autre. C’est comme les anges et les saints : les anges tombent du ciel sans avoir péché et les saints sont des hommes qui reviennent de leurs péchés. Ce qui m’intéressait, c’était l’idée que tout soit encore possible.

Avril 2008, lors des 20èmes Rencontres des Cinémas d’Amérique latine de Toulouse
Propos recueillis par Cédric Lépine