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Entretien avec Esther Saint-Dizier À propos de l'ARCALT

Depuis maintenant 20 ans, une équipe de passionnés cinéphiles s’activent pour les cinémas d’Amérique latine. En 1991, pour mieux gérer toutes les activités liés aux événements des Rencontres, a été fondée l’ARCALT (Association des Rencontres des Cinémas d’Amérique Latine à Toulouse). Les activités de cette association, en dehors du temps des festivités des Rencontres, se poursuivent tout au long de l’année avec progressivement de nouveaux projets à même de répondre aux attentes des professionnels d’Amérique latine.
Esther Saint-Dizier, présidente de l’ARCALT et chargée de la programmation des Rencontres, fait le point sur cette nouvelle édition et sur la très belle initiative de Ciné en Construction.

Comment se partagent les films programmés dans vos différentes sections des Rencontres ?

Je suis la responsable de la programmation, mais il y a aussi un comité de sélection. Nous recevons beaucoup de films (600 à 700 chaque année). La production des films en Amérique latine a augmenté depuis ces dernières années, grâce aux nouvelles technologies et à la caméra numérique en particulier. Nous avons quatre sections compétitives. La section Coup de cœur qui est notre section officielle. La section Découverte s’attache exclusivement aux premiers films, la section documentaires et la section courts métrages. En hors compétition,on retrouve des sections équivalentes, ce qui permet d’offrir un panorama assez complet du meilleur de la production d’Amérique latine. Il y a aussi une section rétrospective qui, cette année, en raison des 20 ans des Rencontres, était consacrée à nos coups de cœur et découvertes qui ont jalonné ces deux décennies. Et une section hommage que nous avons consacré cette année à la nouvelle génération de jeunes acteurs d’ores et déjà bien reconnus. Malgré leur âge, leur filmographie est bien étoffée et s’accompagne de collaboration avec les cinéastes les plus exigeants du moment.

Que tan lejos


Avez-vous le souci que chaque pays puisse être représenté par un film ?

Non. Ce que l’on cherche en tant que comité de sélection c’est de voir d’abord si le film nous plaît. C’est notre premier critère. Les goûts sont divers et bien heureusement les cinémas d’Amérique latine témoignent d’une belle diversité. Chacun a donc ses critères personnels parmi le comité de sélection. L’émotion que nous procure un film peut primer sur les qualités techniques d’un film.
Cependant, même si le coup de cœur prime, nous nous sommes attachés au fil des années à ce que les petits pays producteurs soient représentés. Ainsi, l’an dernier, lorsqu’il y a eu Que tan lejos, film équatorien, ceci a créé l’événement et nous avons tenu à le mettre en avant. Par contre ce film avait, mis à part la rareté de la production de son pays d’origine, de très grandes qualités qui nous avaient plu. Ces dernières années, grâce à la démocratisation de l’accès à la réalisation des films permise les nouvelles technologies, des films de pays jamais représentés auparavant dans les sélections des festivals, tout simplement parce qu’il n’y a pas de production, ont pu apparaître.Cette année, par exemple, on trouve en compétition El Camino, un film du Costa Rica, et dans la section documentaire Familia, du Panama. C’est la première fois que nous avons des films de l’Amérique centrale. Je pense que cela se reproduira dans les années à venir, parce que ces pays accèdent à la production cinématographique.

Les thèmes qui peuvent revenir dans votre sélection sont-ils le reflet de vos préoccupations ou le reflet de ce qui se passe en Amérique latine ?

En général c’est le reflet de ce qu’est la production elle-même. C’est vrai que l’on discerne des tendances, des évolutions. Les thématiques se sont énormément diversifiées au cours de ces deux décennies. Dans les années 1970-80, ce cinéma était marqué par des thématiques sociopolitiques, en réponse au contexte des dictatures. La démocratisation progressive des pays a diversifié ensuite les thématiques. Une nouvelle génération de réalisateurs a aussi amené des langages nouveaux et des esthétiques émouvantes.

Vos coups de cœur privilégient-ils le cinéma d’auteur ?

Pour l’essentiel, la programmation repose sur du cinéma indépendant et d’auteur. L’industrie du cinéma en Amérique latine n’est pas encore suffisamment développée : il s’agit davantage de cinéma artisanal que de cinéma industriel. Même si certains pays comme l’Argentine, le Brésil ou le Mexique ont su développer une industrie cinématographique assez importante. Le Mexique s’est distingué par l’importance de sa production, comme il l’avait fait lors de son Âge d’Or dans les années 1940, diffusant alors ses films dans les autres pays d’Amérique latine. Au cours de ces dernières années, un cinéma indépendant apparaît, avec l’aide, par exemple, de la société de distribution et de production Canana, de Diego Luna et Gael Garcia Bernal. Elle s’emploie aussi bien à produire les films qu’à les distribuer. C’est un phénomène très nouveau au Mexique, car la production passait la plupart du temps par l’institution du cinéma IMCINE.

Vous laissez la place au cinéma de genre, bien représenté par Mirageman. Il s’agit d’un cinéma d’auteur, dans la lignée de Tarantino et de Del Toro.

Il y a en effet du cinéma de genre en Amérique latine, peut-être moins que dans d’autres cinématographies. La plupart du temps ces films, très marqués par un cinéma national, éveillent la curiosité et confirment l’intérêt que l’on peut y porter.

La Pierre du royaume


Un des nouveaux défis du cinéma est l’arrivée du numérique. Vous créez un événement avec la projection en numérique pour la première fois en France deLa Pierre du royaume, film brésilien de près de quatre heures.

Nous nous projetons en effet dans l’avenir. Depuis l’an dernier, le problème s’était présenté avec deux films argentins que nous n’avons pu sélectionner parce qu’ils étaient au format HD. L’équipement restant encore très cher pour les salles, nous avions dû renoncer à ces films que nous avions pourtant beaucoup aimés. Et je pense que ce genre de situation se multipliera à l’avenir. Cette année nous avons eu la possibilité de présenter un film brésilien hors du commun, éblouissant au format HD, parce qu’une équipe de techniciens brésiliens est venue avec le matériel de projection. Cette projection a lieu au Gaumont qui doit par ailleurs équiper en HD les trois quarts de ses salles d’ici au mois de septembre 2008. Cela va donc aller très vite et je pense que nous aurons donc aussi la possibilité de projeter en HD.

Quels sont les objectifs de Cinéma en Construction ?

Cinéma en Construction est une initiative que nous avons lancé à Toulouse à la fin des années 1990. C’était un mode de réponse adaptée à la demande pressante des réalisateurs et des producteurs argentins, tout d’abord ; parce qu’il y a eu tout d’un coup une arrivée massive de jeunes réalisateurs et producteurs. Ils ont commencé à filmer avec une caméra vidéo mais ce sont retrouvés en panne, faute de moyens financiers pour assurer la post-production du film et passer au format 35 mm, qui reste encore le format majoritaire pour accéder à la sélection des festivals et pour la distribution commerciale, bien sûr. Nous avions imaginé, à la demande expresse des réalisateurs et producteurs argentins, d’organiser une projection privée en invitant les professionnels présents au festival à l’occasion des Rencontres. Il s’agissait deBolivia d’Adrian Caetano qui deux mois après était en sélection à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes. C’était donc notre première réussite : le film avait trouvé les moyens de se terminer. L’année d’après, une productrice argentine, Nathalie Cabiron, nous proposait trois films en panne au niveau de la postproduction. L’année d’après nous avons diversifié la diversité des pays. Et le festival de San Sebastian, festival de classe A, s’est également intéressé à cette initiative. En nous associant à San Sebastian, nous avons imaginé donner une autre dimension à cette initiative qui s’est alors appelée Cinéma en Construction. Nous avons organisé deux sessions par an : une à Toulouse pendant les Rencontres et une autre à San Sebastian lors de son festival en septembre. Les choses se sont un peu systématisées en faisant par un appel à concours, en convoquant les professionnels de manière spécifique pour qu’ils viennent à ce rendez-vous. Cela a été un succès immédiat : nous avons reçu dès la première année une centaine de projets venus de toute l’Amérique latine et les professionnels français et espagnols auxquels nous nous étions adressés, ont répondu aussi de façon massive. Les résultats furent assez immédiats, nous encourageant à continuer. Depuis, Cinéma en Construction n’a cessé de grandir. Nous en sommes cette année à la treizième édition et pour avoir une idée des résultats concrets, en 2007 au festival de Cannes, six des films issus de Cinéma en Construction étaient en sélection au festival de Cannes, ce qui en soi constitue un beau palmarès. Et cinq de ces films sont sortis ou vont sortir dans les prochaines semaines en salles. C’est un beau succès qui montre que Cinéma en Construction répond à un véritable besoin face aux difficultés de postproduction. Plus qu’un discours, c’est une réponse assez pragmatique. Cinéma en Construction est devenu un label efficace pour soutenir les films. Depuis peu, pendant les séances de Cinéma en Construction, nous consacrons un temps pour des projets encore en développement (non tournés, parfois à l’étape du scénario). Ce sont les projets de cinéastes invités dans le cadre des Rencontres elles-mêmes. En général, ils ont déjà un projet qui suit le film projeté en sélection, et nous avons imaginé qu’ils pouvaient profiter de la présence des professionnels pour les rencontrer. C’est encore un développement qui est venu s’ajouter au projet dans le but d’être au service des réalisateurs d’Amérique latine dans la plus grande mesure du possible.

Propos recueillis par Cédric Lépine