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Entretien avec Elisa Eliash À propos de Mami te amo

Dans la production chilienne, il est des films hors du commun, qui marque par leur audace et leur justesse de ton. Le premier film d’Elsa Eliash, Mami te amo est de ceux-là. Son film était en compétition cette année à Toulouse dans la section Découverte. Elle a été l’assistante de Benjamin Galemiri, illustre metteur en scène de théâtre chilien et scénariste pour le cinéma.  Cinéaste de l’exigence, Elisa Eliash n’a pas pour autant hésité à répondre aux questions suivantes.

Comment avez-vous réalisé Mami te amo, votre premier long métrage ?

C’est un projet de thèse où chaque étudiant a travaillé individuellement sur son long métrage. Ces petites productions font preuves de propositions dramaturgiques très intéressantes et personnelles, qui laissent de côté les péripéties techniques d’un équipement dont nous ne disposons pas. L’écriture du scénario fut un travail très intense, très personnel. Ce fut un processus où j’ai laissé de côté mes influences pour commencer à cerner l’histoire que je devais raconter. Sincèrement, pour une personne de 22 ans (mon âge au moment du tournage), c’était difficile de réaliser un témoignage sur le problème d’identité. Le personnage principal, une petite fille dont la relation avec sa mère est très difficile, est en train de chercher son identité, sa propre langue pour communiquer avec sa mère. Mon projet est parti de cette idée.

Votre mise en scène dans Mami te amo est proche du documentaire…

Ce qui m’intéressait c’était de faire un film qui reste toujours très proche de mon actrice principale, et de rendre un témoignage plus que réaliste. J’approchais ainsi de son intimité sur un ton très naturel. En même temps, certaines séquences font la part belle à la fantaisie, à l’imagination qui ressemble parfois au cauchemar. Il s’agissait pour moi de raconter une histoire à travers le point de vue d’une personne plutôt que d’un point de vue objectif. J’ai senti que pour que ce regard plein de fantaisie soit plus saisissant, il fallait une caméra très proche du protagoniste à tel point que l’on peut effectivement y voir un regard réel qui ressemble au documentaire.

Mami te amo reprend également la forme du conte. L’histoire est proche du Petit Poucet abandonné par ses parents qui cherche malgré tout à les retrouver.

Il y a en effet beaucoup de rapports avec ce conte : objectivement avec un monde conscient très dur, très sombre et d’après les archétypes infantiles. En même temps, il y a des moments divertissants parce que l’univers des enfants est un monde inconscient très riche. En écrivant le scénario, j’ai en effet lu divers contes pour enfants. J’ai pensé en particulier à l’histoire du crapaud et du scorpion. Lorsque le scorpion traverse une rivière, cela pourrait correspondre à l’opportunité offerte à la mère qui voit apparaître une nouvelle fille. Elle lui plaît bien, elle commence à sortir avec elle, lui fait la cuisine, range la maison. Mais lorsque la vraie fille réapparaît, sa nature antérieure de mère réapparaît et elle recommence à abandonner sa fille.

Ne pensez-vous pas que votre film a un intérêt social pour penser le contexte difficile des rapports mère-fille ?

Plus qu’un problème social c’est un problème proprement humain lié à l’abandon. Je ne me vois pas faire intervenir dans des conférences pour parler de contextes sociaux pour lesquels je n’ai aucune conclusion à proposer. Je parle d’une mère qui abandonne sa fille mais je ne veux pas faire de témoignage à connotations morales. Ainsi, l’attitude de la fille est également une source de souffrance pour sa mère. Leurs relations sont beaucoup plus complexes qu’une réduction de rôle qui ferait de l’une le bourreau et l’autre sa victime.

Mami te amo témoigne aussi d’un lieu spécifique (la ville), avec l’appartement très étroit, les jeux des filles sur un pont d’autoroute où les voitures qui passent rapidement créent un climat stressant, anxiogène.

Le lieu, en effet, n’est pas très sain. Je voulais représenter l’infantilisme, avec beaucoup d’exagération, jouant sur des situations paroxystiques. Lorsque je tournais, Santiago était en pleine construction, d’immenses tours d’habitation s’élevant partout. Je m’intéressais aux parallèles à faire entre cette ville et la petite fille : à la recherche d’une identité, toutes deux expérimentent sans cesse des idées de construction. L’irruption de la ville a un effet néfaste. En même temps, c’est un endroit plus appréciable par rapport à l’exiguïté de l’appartement.

La scène d’humour jouant sur un quiproquo de la mère apparaît avec étrangeté et surprise au sein du montage du film : ce n’est plus spécifiquement l’univers de la fille mais celui de la mère.

J’ai reçu du public des remarques très différentes et très intéressantes à propos de cette scène. C’est précisément pour rompre avec l’univers omniprésent de la fille que je l’ai incluse. Cette scène est apparue un peu plus tard dans le scénario. On m’a suggéré de développer un regard sur la mère. Celle-ci apparaissait assez platement et je ne voulais pas qu’on l’identifie uniquement comme un personnage horrible à l’égard de sa fille. Il fallait montrer un peu de sa propre subjectivité. Et j’ai trouvé cette scène de quiproquo très drôle.

Propos recueillis par Cédric Lépine