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Entretien avec Arnaud Desplechin L'appétit de la beauté

En février 2007, Pascale Ferran lançait un retentissant appel durant la cérémonie des César, déplorant notamment la disparition du fameux “cinéma du milieu”. Arnaud Desplechin, cinéphile acharné, ami de Pascale Ferran, à la fois cinéaste populaire et auteur de premier plan, improvise autour des inquiétudes (l’écrasement d’un certain cinéma) et des convictions (une profonde foi en la force fondamentale du cinéma) qui sous-tendaient ce texte. Entre les lignes, il définit une sorte d’éthique, à la fois du spectateur et de l’artiste, qui consiste à aller sans cesse chercher la beauté partout où elle se trouve, sans préjugés et sans paresse.

 

Ce qui m’apparaît avant toute chose, c’est qu’il y a des moments où certains pays dialoguent moins avec leur cinéma, et où les films ont moins d’ambition. En l’occurrence, je pense qu’aujourd’hui, il y a avant tout une crise esthétique. Cela dit, d’un point de vue purement artistique et historique, il n’y a pas de nécessité absolue à ce qu’il existe toujours une nouvelle génération. En tout cas, dans l’histoire de la peinture je vous garantis qu’il y a des générations où il n’y a pas de peintres, et ça ne gêne personne. Il peut aussi y avoir des pays où il n’y a plus de peinture. Ou juste ce que Giacometti appelait “l’art officiel”, c’est-à-dire un art qui existe en quelque sorte “pour le principe”, et que l’État subventionne en achetant les œuvres ou en créant des écoles d’art. Et puis il peut tout simplement arriver que l’on n’aime plus voir les films que l’on nous propose. Et ça c’est terrible, parce qu’alors on commence à ne plus aller voir que des films d’autres pays, et on aboutit à la situation allemande ou italienne.
Quand j’avais 12-14 ans, j’allais voir un film allemand et un ou deux films italiens par semaine. Or ça, c’est fini ! J’ai vu La Vie des autres. C’est très bien, mais tout de même, ça n’est pas la même chose que lorsqu’on voyait une semaine un Fassbinder, quinze jours après un Wenders… Et cela pendant trois ans. C’était dément ! Et bien pourtant, on voit aujourd’hui qu’un pays peut vivre sans. De la même manière, en France, pourquoi, pendant tout un moment, on n’a plus vu de films de Doillon ? Comment est-il possible que l’on habite en France sans aller voir de films de Doillon ? Je ne comprends pas. En principe, moi je vais voir mon film de Doillon chaque année. C’est normal. Pourtant, on voit que ça peut ne plus exister. Et ça, ça fait très peur. Beaucoup plus que quoi que ce soit d’autre.

La nécessité d’être ambitieux
Le manque d’ambition, c’est quelque chose qui existe aussi bien dans le cinéma d’auteur que dans le cinéma commercial. L’idée qu’il y aurait un cinéma de réflexion qui serait vertueux, et un cinéma de divertissement qui ne serait pas vertueux, c’est quelque chose qui me fait toujours peur. Ça va profondément contre ma morale. Par exemple, dans la corporation, celle du cinéma d’art et d’essai, les gens ont tendance à minorer La Môme. Moi j’ai été pleinement ébloui par la performance de Marion Cotillard. Je trouvais que c’était une tellement bonne nouvelle que dans la jeune génération il y ait des comédiennes de cette puissance-là ! Ça m’a énormément ému. Par ailleurs, c’est un film profondément ambitieux. Pour moi, cette année, il y a trois films français qui témoignent d’une véritable ambition, ce sont La Môme, La Graine et le mulet et le film de Jacques Nolot, Avant que j’oublie. Là au moins, on a vraiment des cinéastes qui croient à fond au cinéma !

Un film comme La Môme, qui coûte beaucoup d’argent, doit aussi faire rentrer beaucoup d’argent. C’est logique, et ça n’est pas un problème. Ce qui compte, c’est la façon dont on fait le film avec cette contrainte-là. Faire un biopic, si c’est avec soin, avec amour, avec passion, si ça n’est pas un truc de fonctionnaire, c’est formidable ! C’est magnifique de voir, comme pourLa Môme, des gens essayer tous ensemble de faire le mieux possible ce film-là. À côté de ça, on a eu plusieurs fois cette année le cas de films qui étaient des machines commerciales (au sens tout à fait noble du terme) mais dont, au bout du compte, personne n’était vraiment content : ni le réalisateur, ni les acteurs, ni les producteurs. Ça, c’est curieux. C’est bizarre de ne pas faire les films populaires avec un enthousiasme populaire !

Totalement à l’inverse de ça, vous avez La Graine et le mulet, qui a l’air d’être un catalogue de toutes les raisons qui peuvent faire qu’un film n’a aucune chance de marcher. C’est long, ça n’est pas spectaculaire, c’est tourné en vidéo, il n’y a pas d’acteurs connus… Et pourtant, voilà : c’est un triomphe ! Et qui plus est, c’est un triomphe populaire. C’est-à-dire que la salle réagit d’une manière populaire. Tout simplement parce que, quand il y a un film d’une telle beauté, d’une telle puissance, d’une telle joie, d’une telle intensité, les gens y vont. Il n’y a pas de problème. La Graine et le mulet, c’est un film qui raconte toute l’histoire du cinéma français : Pialat, Sautet, mais pas seulement. Il y a aussi Renoir, Duvivier, et même une façon très française de regarder le cinéma italien. Et puis si Berri l’a produit, c’est parce que ça lui ressemble également beaucoup. Il y a donc vraiment tout. Kechiche est finalement arrivé à faire le parfait film français. Mais pour cela, il a intégré toute l’histoire du cinéma français, sans faire aucune distinction entre ce qui relève du cinéma d’auteur et ce qui relève du cinéma populaire.

Moi c’est ça que j’ai retenu du discours de Pascale. L’idée que si on fait des films populaires sans enthousiasme populaire, et des films de recherche dans lesquels il n’y a pas de recherche, finalement, où est le plaisir ? Ce qu’il faut, quel que soit le type de cinéma que l’on pratique, c’est réussir à faire des films aussi denses que le Nolot, le Kechiche ou le Dahan. Il me semble que le sens du discours de Pascale, c’était aussi ça : ayons de l’ambition, putain ! Faisons La Môme, faisons La Graine et le mulet, faisons des trucs nouveaux !

Truffaut et Resnais : au-delà des bornes et au milieu

Cette année, au festival d’Angers il y avait une rétrospective des films de Resnais, et comme la dernière fois que j’étais venu c’était pour présenter des films de Truffaut, j’ai été amené à penser aux deux. Et, notamment avec cette idée de cinéma du milieu en toile de fond, je pensais à ces deux cinéastes comme à deux pôles totalement opposés, qui finalement se rejoignent.
Avec le recul du temps, on voit moins tout ce qui était dérangeant à l’époque, surtout chez des cinéastes comme ça. C’est une des choses qui disparaît le plus vite. Très rapidement, le film devient facile à regarder, et en fait c’est vraiment dommage. C’est vrai dans tous les arts d’ailleurs. Je pense par exemple à un tableau du Titien qui représente une Vénus. Si je vous dis que c’est le portrait d’une dame qui est train de se masturber – parce que c’est un tableau nuptial et que la jeune fille, qui sera bientôt rejointe par son mari, se masturbe pour être plus féconde – vous n’allez pas me croire. Et si je vous prouve que ce que je vous dis est rigoureusement exact, vous vous direz que quand Titien a montré le tableau, les gens ont dû être extrêmement surpris. Et bien oui : les gens ont été surpris ! Mais ça, à présent, ça ne se voit plus : ça passe, c’est recouvert par de la culture.
Pour Truffaut et Resnais, c’est un peu pareil. Les gens pensent que les films de Truffaut font partie du cinéma du milieu dans le sens où c’est un cinéma “gentil”. Or ce type a fait des bides absolument retentissants. Pour n’en prendre que deux, si vous parlez, même à des truffaldiens ou à des gens qui étaient amis avec Truffaut, des Deux Anglaises ou de La Sirène du Mississippi, ça fâche ! Parce que, à l’époque, les gens trouvaient qu’ils étaient complètement ratés. En fait, ces films étaient en rupture. Le truc de Truffaut c’était de faire des films qui semblent majoritaires, mais de le faire avec une grande austérité, en ne présentant que les aspérités du film, ce qui, à l’arrivée, donnait un aspect pas très aimable au résultat. Il prenait des sujets populaires – des romans populaires en l’occurence – et montrait ce qu’il y avait de dérangeant dedans. Mais il ne le faisait pas en cherchant à provoquer le bourgeois – ça n’était pas son tempérament – simplement, il n’évitait pas le truc gênant.

Quant à Resnais, je devais présenter à Angers La Vie est un roman. C’est un film que j’adore. Mais cela dit, quand vous le revoyez aujourd’hui, vous pensez au moment où il a dû montrer ça à un producteur. Un truc sur la crise de l’utopie du XIXe siècle et de l’École Nationale, par rapport au Parti Socialiste, mélangé à des allusions à Raymond Roussel : a priori, vous vous dites non, on ne fait pas un film avec ça ! Et bien lui il démontre que si, on fait un film avec ça ! Parce que ce truc qui semble totalement marginal et expérimental, Resnais, en rajoutant une chanson, une beauté, un costume, un décor, arrive à faire qu’on le regarde tout naturellement, comme si c’était la chose la plus évidente du monde. Alors que c’est le sujet rébarbatif par excellence. De la même façon, j’ai revu Cœurs récemment. On peut le décrire comme un film du milieu, mais on peut aussi le décrire comme un film d’un extrémisme fou. C’est dément. C’est une agression contre le spectateur : une magnifique agression ! Et ce qui est étonnant, c’est que dans quatre ans, ce film sera diffusé à la télé et passera comme une lettre à la poste. Et cependant, il ne faudra pas oublier que c’est nous qui avions raison, nous qui avons découvert le film en salles et qui avons été profondément mal à l’aise. Car c’est vraiment un film très spécial. Un film totalement extrémiste, sur le désespoir, sur l’enfer…

Donc, ça m’amusait de voir, d’un côté Truffaut qui prend des sujets populaires pour montrer ce qu’il y a de rébarbatif dedans, et de l’autre Resnais qui se charge de faire des films que personne d’autre que lui n’oserait faire, et qui parvient à les rendre accessibles. Ces deux démarches opposées définissent l’une comme l’autre ce qu’est le cinéma du milieu.

Les yeux de l’amour

Cette année, j’ai aussi beaucoup aimé Still Life de Jia Zhang-ke. Là aussi c’est un film polémique : j’ai des amis qui aiment bien, des amis qui n’aiment pas, d’autres qui préfèrent ses films d’avant, etc. Moi j’ai été vraiment enchanté. Mais c’est vrai que si on n’a jamais vu de films comme ça, au début on peut être désarmé. Ce dont je me rends compte parfois, c’est que des gens qui n’ont pas l’habitude d’un certain type de films peuvent ne pas en percevoir la beauté. Par exemple, si je montre à mon père Incassable et Spider-Man, il va voir que Spider-Man est un film un tout petit peu subversif, et il va trouver ça pas mal. Par contre, Incassable, il va trouver ça un peu bas de plafond. Alors qu’en fait, c’est exactement le contraire ! Seulement il ne le voit pas. Parce qu’il y a parfois des codes que l’on est obligé de connaître. De la même manière, si je montre un film de Hawks à mon neveu, il va me dire que “c’est comme d’habitude”, ça va lui sembler évident. Or, c’est tout sauf évident. Mais, là encore, il faut connaître les codes. C’est vrai qu’il faut que le regard soit éduqué pour pouvoir aborder un film de Jia Zhang-ke, mais c’est tout aussi vrai pour un cinéma plus populaire : il faut en connaître les codes pour l’appréhender. Prenons L’Assassinat de Jesse James…, par exemple : il y a dans ce film une toute petite chose ténue mais qui a beaucoup de charme, et si on n’est pas attentif, et bien on la rate. On peut ne voir là-dedans qu’une grosse pâtisserie hollywoodienne avec des types à cheval, et se dire qu’il n’y a pas de quoi en faire deux heures. On peut dire ça, et puis en rester là. Mais moi j’en parle, j’écoute les réactions des gens plus jeunes, j’entends Frodon qui me dit un truc, tout ça se mélange… Et au bout d’un moment je me dis que, quand même, ce que ce film me donne, il n’y a aucun autre film qui me le donne. C’est pour ça que, certes il faut défendre les films d’auteur, c’est sûr, mais il faut surtout défendre d’une manière générale tous les films qu’on aime.

Aller à l’essentiel

Juste avant de tourner mon nouveau film, j’ai réalisé L’Aimée, un petit film improvisé, un film jazz. Il y a cinq ans, j’aurais fait un film comme ça avec Arte, ou avec la 5, aujourd’hui, ils ne me reçoivent même pas. Du coup qu’est-ce que je peux faire ? Je ne vais pas pleurer. Je trouve de nouveaux interlocuteurs : je vais voir le festival de Venise. Il faut trouver des solutions.
Au risque de parler comme un nanti, je crois que je ne me rends pas bien compte si les conditions de financement des films sont devenues plus dures aujourd’hui. En effet, à chaque fois, j’essaie de me dire que ça n’est pas important. Par exemple, s’il y a moins d’argent, peut-être que c’est mieux. Pour mon dernier film, Un conte de Noël, j’aurais pu vouloir le tourner en studio. Ne pas le faire, ça change le film, et c’est peut-être très bien. De la même manière, je pourrais aussi décider de supprimer le maquillage, et ainsi gagner du temps, ce que fait admirablement Garrel. Quand on tourne quatorze heures par jour, on a des cernes. Donc du coup, on peut décider de ne tourner que deux ou trois prises pour éviter d’avoir à utiliser le maquillage. Mais à partir de là, il faut penser les choses différemment. Ce sont ces types de choix qui permettent de négocier avec les problèmes d’argent, et finalement de s’en sortir.

Il y a quelques mois, j’ai revu deux ou trois films de Rohmer (Le Genou de Claire, L’Amour l’après-midi, Le Rayon vert…), et j’étais ébloui par le côté plastique. Dans Le Rayon vert, je regardais uniquement les costumes : j’observais quand il y avait quelqu’un qui avait une écharpe rouge ou un pull rouge, ou quand il n’y avait plus de rouge du tout. Je me disais que c’était construit comme un tableau de Matisse. Et alors je me suis rendu compte que, quand on enlève les trucs de fonctionnariat (“là, on a besoin d’un perchman”, “là on a besoin de ci ou de ça”), ce qui reste c’est juste qu’il faut que ça soit beau. La seule obligation que nous ayons, en tant que cinéastes, c’est que notre film soit beau. Et quand on enlève plein de trucs d’administration pour ne plus se poser que la question de la beauté, ça donne ce qu’a fait Rohmer, qui relève de la perfection. Donc pour moi la vraie question, c’est la question de l’appétit de la beauté, qui reste encore et toujours possible.

Propos recueillis par Roland Hélié et Nicolas Marcadé, février 2008