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Entretien avec Rodrigo Plá À propos de La Zona

Au dernier festival de Venise, Rodrigo Plá a obtenu le prix de la meilleure première œuvre pour son film La Zona. Pour autant, son activité cinématographique commence bien avant avec des courts métrages et un travail comme assistant réalisateur sur plusieurs longs métrages. À l’occasion de la sortie de La Zona (26 mars 2008), le cinéaste a fait, au fil des questions posées, ce retour rétrospectif éclairant son premier long métrage.

Votre précédent film remonte à 2000 : il s’agissait de L’Œil sur la nuque (Un ojo en la nuca), court métrage tourné en Uruguay avec Gael Garcia Bernal et Daniel Hendler, produit par Pablo Stoll. Que sait-il passé avant d’arriver à La Zona qui sort en 2008 ?

Rodrigo Plá : La grande difficulté était d’avoir un budget. Après L’Œil sur la nuque, j’avais écrit un scénario, Le Désert intérieur, que n’a pu rencontrer assez vite le budget nécessaire. Nous avons commencé un autre scénario, celui de La Zona. Une fois que ce scénario était terminé, nous avons reçu l’argent pour les deux films. Alors nous avons commencé aussi ce film que nous venons de terminer. Le Désert intérieur mêle film et animation ; lorsque nous avons fini de filmer et que la partie animation plan par plan a débuté, nous avons tourné La Zona. J’ai eu beaucoup de chance de travailler avec Gael Garcia Bernal et Daniel Hendler parce que ce sont de très bons acteurs. J’ai contacté Gael qui était alors dans une école en Angleterre. Il m’a envoyé une vidéo de casting et on s’est revu ensuite à Mexico. Pablo Stoll avait vu mon précédent court métrage (Novia mia) et s’était proposé pour m’aider à tourner en Uruguay. Il m’a également beaucoup aidé dans mes recherches, m’accueillant chez lui durant le tournage. Tout cela avant qu’il fasse lui-même 25 Watts.

En évoquant l’impunité des bourreaux de la dictature en Uruguay, L’Œil sur la nuque témoigne de l’histoire récente d’un pays qui vous tient à cœur.

Rodrigo Plá : Je suis né en Uruguay mais à 9 ans, nous avons dû partir avec ma famille pour le Mexique à cause de la dictature militaire. Après la dictature, un référendum a été organisé pour décider de juger ou non les crimes de la dictature. La décision du vote fut de laisser l’impunité aux militaires. J’ai trouvé cela très triste. En cherchant, j’ai découvert la loi des duels et ce fut le début du scénario.

Le travail de mémoire qui n’a pas été fait par l’État, vous prenez l’initiative de le faire en tant qu’individu et cinéaste…

Rodrigo Plá : Oui. L’un des grands problèmes pour ceux qui ont eu un proche qui a disparu durant la dictature, c’est qu’ils ne peuvent pas voir le corps du défunt et le deuil ne peut jamais se faire. L’espoir infime que le disparu puisse être encore en vie obsède.

Après L’Œil sur la nuque, vous tournez quelques années plus tard La Zona. Comment êtes-vous passé d’un film à l’autre, d’un pays à un autre, tout en conservant un propos politique engagé ?

Rodrigo Plá : Ma femme aussi est uruguayenne et elle a dû faire de la prison. Depuis l’enfance nous avons été politiquement formés par le contexte de la dictature. Le mot engagé parfois donne une vision négative d’un film. Nous sommes honnêtes avec nos idées en faisant des films. Cela ne veut pas dire que l’on dit aux spectateurs ce qu’ils doivent penser. Nous aimons laisser les questions ouvertes et c’est ainsi que se fait une réflexion dans le cinéma. Si nous posons une question, nous ne donnons pas de réponses. Il y a des choses similaires dans les deux films, avec l’idée de faire la justice soi-même en l’absence de l’État. Bien sûr, nous sommes contre cette forme de justice mais s’il n’y a pas une intervention de l’État au service du citoyen, ces situations (celles des deux films) peuvent se produire. C’est une sorte d’avertissement si l’État ne fait rien du tout. On travaille beaucoup le scénario au sein duquel nous aimons placer l’absurde. C’est le cas de L’Œil sur la nuque comme de La Zona avec la chasse à l’homme qui pourrait paraître complètement absurde au sein d’une zone résidentielle.

Vous avez parlé de « film d’anticipation » à propos de La Zona. Car plutôt que faire un traitement documentaire d’une réalité sociale, vous ne donnez aucun repère géographique ou temporel : l’histoire pourrait se passer dans n’importe quel pays. L’histoire devient ainsi universelle et l’on peut y voir une opposition entre deux mondes (les nantis et les autres) qui s’entourent d’un mur comme le font certains pays, comme les États-Unis à l’égard du Mexique…

Rodrigo Plá : C’était notre intention de laisser plusieurs niveaux de lecture. On peut voir La Zona comme un film d’action, à travers une chasse à l’homme, etc. Mais il y a bien sûr d’autres lectures. On a beaucoup pensé à ces murs qui sont là pour diviser, séparer, empêcher de passer. Dans un contexte de polarisation autour de la différence sociale, certains se sont mis à construire des murs. Et cela met des frontières entre les êtres qui n’ont plus l’occasion de se considérer comme appartenant à une même humanité. Les rapports sont évidents avec le mur à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. C’est incroyable que le traité de libre échange (ALENA) permette aux marchandises de franchir les frontières et non les individus. Au début, nous pensions placer le film dans le futur. Mais en faisant les repérages, j’ai remarqué que ce type de zone surveillée existe bel et bien et qu’il était donc inutile de se référer à une autre époque. C’était en outre pleinement intentionnel de ne pas situer l’action au Mexique. Le spectateur le devine avec la langue, les lieux, les différences de classes sociales. Mais cela pourrait se passer aussi bien au Brésil, dans un autre pays d’Amérique latine, aux États-Unis et même en France où il y a des résidences fermées et surveillées. Ce film est une sorte d’avertissement parce qu’il est encore temps de changer les choses. Il permet de se demander si c’est bien ce type de société que l’on désire construire.

Comment cette histoire s’est construite ?

Rodrigo Plá : Il y a plusieurs choses que l’on a pris des États-Unis. Ainsi, à la frontière, il y a des rangers dont le travail est l’équivalent de la chasse à l’homme. Ce ne sont pas des criminels mais simplement des employés avec leurs contraintes et leurs obligations. Il y a aussi la paranoïa : il faut aussi comprendre la raison pour laquelle les protagonistes de cette histoire ont décidé de s’enfermer. Je pense que la peur est le moteur le plus important. C’est dans un contexte d’absence de l’État, de corruption et de totale impunité, que les gens se sont entourés de murs : ce sont des gens désespérés. L’une des pires choses dans La Zona c’est qu’ils finissent par faire ce qu’ils ne voulaient pas faire : pour échapper à la violence, ils vont eux-mêmes la générer. Dans certains films américains où il y a un policier corrompu, tout finit par rentrer dans l’ordre parce que la corruption est incriminée et le système continue à fonctionner. Ici, le système ne fonctionne plus car la corruption est généralisée. Il n’y a donc plus de solution immédiate, ce qui rend la situation très inquiétante. Mais il faut réfléchir afin de trouver des alternatives humaines au mur. C’est une histoire très triste mais un espoir apparaît avec cet adolescent qui commence à penser d’une manière différente. Il est parvenu à voir, comme dans un miroir, l’autre adolescent qui est en face de lui. Ce n’est plus un animal à chasser : c’est un être humain et il s’appelle Miguel. Il peut alors sortir de la paranoïa.

Votre espoir semble d’ailleurs plutôt se placer dans la nouvelle génération…

Rodrigo Plá : On a choisi l’adolescent parce qu’à cet âge se forment les critères personnels. Il fait des erreurs en suivant son père. C’est normal, c’est humain. Dans le scénario, nous nous sommes beaucoup intéressés à la question de l’origine de ses valeurs propres. Ses notions de bien et de mal lui viennent nécessairement de ses parents. Il n’est pas totalement corrompu. Ses idées ne sont pas complètement closes ; il reste ouvert pour apprendre des choses nouvelles. Il n’est pas pour autant seul. On a l’impression d’un univers totalitaire où les plus extrêmes l’emportent sur les autres. Mais il y a aussi des dissidents dans La Zona et cela est essentiel : il ne s’agit pas d’une pensée extrémiste homogène. Mais ceux qui sont en désaccord sont vite réprimés par les plus forts.

Après l’événement mexicain remarquable que fut l’an dernier Le Violon de Francisco Vargas, vous arrivez cette année avec La Zona. Vous avez comme point commun d’être diplômé du CCC (école de cinéma de Mexico) et vos films expriment par leur mise en scène leur engagement par rapport à la violence d’une société. À cause de cela, Le Violon a tardé avant de sortir au Mexique. Quel accueil pensez-vous avoir au Mexique ?

Rodrigo Plá : J’aime beaucoup ce film et je connais bien Francisco Vargas. Son film a pris du temps avant de sortir mais il a finalement trouver son public au Mexique. Et l’intérêt avec ces films c’est qu’ils sont comme le Mexique : différents, multiculturels. On commence à entrevoir différentes voies de cinéma. Le Mexique souffre également d’avoir comme voisin direct les États-Unis. Le cinéma faisant partie du traité de libre commerce, il n’y a pas d’espace pour le cinéma mexicain. Pour La Zona, le distributeur est confiant et a prévu de nombreuses copies (120). Je ne sais pas ce qui se passera. La date a été fixée au 14 mars au Mexique.

Vous bénéficiez certainement d’un chemin défriché par les succès mexicains de l’an dernier : Le Violon mais aussi la Palme d’Or d’Elisa Miller (Ver llover).

Rodrigo Plá : Il y a une bonne chose au Mexique, qui ne se passe pas en Espagne, par exemple, c’est que l’on ne double pas les films étrangers. Cela veut dire que les films américains passent en version originale sous-titrée. Le public est de plus en plus avide de découvrir le cinéma mexicain. Ainsi, Carlos Carrera avec Le Crime du Père Amaro, sur lequel j’étais son assistant, a fait 5 millions et demi de spectateurs.

Comment s’est déroulée la rencontre avec les acteurs qui viennent de différents horizons ?

Rodrigo Plá : Les acteurs mexicains sont très engagés et n’hésitent pas, comme Cacho, à tourner bénévolement sur les courts métrages des étudiants. C’est aussi une manière pour eux d’établir un premier contact avec les cinéastes de demain. En passant au long métrage, souvent cette collaboration se poursuit. J’ai été assistant réalisateur pendant de nombreuses années, ce qui m’a permis de connaître de nombreux acteurs. Il fallait beaucoup de monde pour La Zona et pour chaque séquence on trouve un très bon acteur. Les acteurs espagnols sont issus de la coproduction espagnole. J’avais déjà vu les films de Maribel Verdú et j’appréciais son travail. Et son accent espagnol collait tout à fait à la réalité parce que dans ce milieu social mexicain, les femmes souvent sont souvent d’origine européenne. En outre, les cadres qui travaillent pour une firme à l’étranger ont tendance à se protéger du milieu extérieur qu’ils ne connaissent pas en s’enfermant dans des quartiers résidentiels.

Auriez-vous pu faire un documentaire pour traiter le même sujet ?

Rodrigo Plá : Je pense que le documentaire est un très bon outil pour commencer un travail d’investigation. J’aime beaucoup les documentaires parce qu’ils ont un regard très contemporain. La bonne chose avec la fiction c’est que l’on peut rendre compte de la réalité en y mettant l’accent où l’on veut, sans être contraint à l’exhaustivité. Les personnes qui s’enferment dans des zones de haute sécurité est une réalité sociale. Par contre la loi qui dit que les policiers ne peuvent pas pénétrer dans la zone est une invention. Cela ne veut pas dire que cela n’existe pas : c’est tout à fait probable. La fiction permet de jouer avec la réalité. Dans certaines zones où l’on sait qu’il y a des narcotrafiquants, les policiers ont pour habitude de les appréhender à l’extérieur de la zone résidentielle. Si La Zona est une petite ville construite au préalable pour être fermée sur elle-même, il existe aussi dans la ville des quartiers avec des rues coupées, délimitant un espace gardé par des hommes. C’est ainsi qu’actuellement certaines rues se privatisent dans la ville. Et encore une fois, cela n’est pas une solution, il faut trouver autre chose. J’ai entendu dire récemment qu’à Monterrey (ville du nord du Mexique), un mur de près de 7 km est en train d’être construit pour séparer des résidences du reste de la ville. Après la chute du mur de Berlin, d’autres murs se sont construits dans le monde : à Gaza, au Paraguay, Buenos Aeres, créant toujours de nouveaux ghettos. Il est temps de trouver de vraies solutions

propos recueillis par Cédric Lépine le 21 février 2008 à Paris