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Entretien avec Ken Loach À propos du Vent se lève

Dans It’s a Free World !, Ken Loach s’attaque aux débordements d’un monde libéralisé à outrance, en prenant le point de vue de celle qui en profite autant qu’elle en est la victime. Nous nous sommes donc glissé dans une conférence de presse qu’il a donné à Paris, pour l’interroger sur son engagement, et sur le cinéma politique en général.

Dans Le Vent se lève vous décriviez un processus de résistance, ici il n’en est plus question. Est-ce que cela tient à l’époque que vous décrivez, et cela veut-il donc dire qu’il n’y a plus de possibilité de résistance dans notre époque ?
Ken Loach : Je crois qu’on ne peut raconter qu’une histoire par film. Dans le scénario original, il y avait une scène de grève, qui s’inspirait d’événements réels qui avaient eu lieu en Irlande du Nord. Nous avons tourné cette scène. Et puis, on a pensé qu’elle pouvait paraître trop attendue, comme une sorte de marque de fabrique, et c’est pourquoi nous l’avons coupée. Car nous avons pensé que ce serait faire du mauvais cinéma que d’intégrer, uniquement pour des raisons politiques, une scène qui ne colle pas avec la structure dramatique. Par ailleurs, la réalité c’est qu’il est très difficile aux immigrés de s’organiser pour se défendre. Et d’un autre côté le personnage d’Angie est vraiment un produit de son époque, dans la mesure où elle profite d’une situation politique qui encourage fortement l’exploitation des immigrés. Nous ne voulions pas montrer des méchants, mais la logique économique qui conduit des gens ordinaires à se comporter comme tels. Plutôt que d’approcher les ouvriers et de montrer les mauvaises conditions dans lesquelles ils arrivent et vivent en Angleterre, nous avons préféré choisir cet angle. Mais cela étant, le besoin pour la communauté émigrée de s’organiser est bien évidemment quelque chose dont il faut parler. J’attends d’ailleurs avec impatience de lire vos articles dans la presse à ce propos…

Entre Raining Stones et It’s a Free World, peut-on dire que le regard de Ken Loach sur la classe ouvrière ou le monde est devenu plus desespéré ?
K. Loach : Non, je ne ressens pas de désespoir. Encore une fois, chaque film raconte sa propre histoire. Mais on pourrait en raconter d’autres. Par exemple, samedi dernier, j’étais en Angleterre dans un village où une chocolaterie Catbury a décidé de délocaliser sa production en Pologne. Il y avait alors une manifestation pour s’y opposer, qui réunissait tous les gens du village. Voilà une histoire qui pourrait illustrer le fait que les actions de solidarité continuent à exister comme au temps de Raining Stones. Je ne suis pas plus pessimiste qu’auparavant. En revanche, je vois aussi que le monde change : tout évolue, tout bouge. Au moment de Raining Stones,
ce qui prévalait c’était les idées des années 1960.
Et puis les enfants des années 1980 ont grandi sous Thatcher. L’individualisme qui faisait loi à ce moment-là les a beaucoup influencés, ils ont grandi là-dedans. Automatiquement, c’est donc quelque chose dont je tiens compte dans ce que je raconte aujourd’hui.

La situation vous semble-t-elle pire aujourd’hui qu’à l’époque de Thatcher ?
K. Loach : C’est la même en pire. En effet, cette situation a été installée par Thatcher, mais aucun gouvernement ne s’y est opposé depuis. Thatcher a imposé la règle selon laquelle ce sont les intérêts privés qui priment. On avait à son époque un syndicat plutôt fort, et elle a réussi à éradiquer cela. Nous avions des services publics solides, et elle a aussi réussi à les détruire. Tout est pire aujourd’hui parce que le temps a passé et que les conséquences logiques de ces décisions se font actuellement sentir. Tout est privatisé, tout est offert aux grandes sociétés privées, sauf la police. D’ailleurs, je crois qu’il s’agit d’une directive de l’Union européenne : il faut mettre les services publics en vente pour qu’ils puissent continuer. Il y a trente ou quarante ans, les ouvriers passaient toute leur vie avec un même travail alors que leurs enfants ont un travail temporaire, et sont rapidement jetables. Cette religion de la flexibilité du travail résulte d’un accord entre le gouvernement et les entreprises. Cela veut dire qu’aujourd’hui vous faites un certain nombre d’heures, que demain vous en ferez peut-être moins, et donc que ces heures non travaillées ne vous seront pas payées. C’est cette logique-là qui prévaut maintenant.

Depuis le début des années 2000, on voit davantage de films politiques, qu’il s’agisse de documentaires ou de fiction. Est-ce que ce cinéma vous intéresse ? Et vous permet-il de vous sentir accompagné ?
K. Loach : Effectivement le documentaire est de retour. Peut-être pas en masse mais enfin c’est un retour qui mérite d’être salué. Il semble néanmoins que dans ces documentaires il faille toujours une caution célèbre, dont le nom est mis en avant. Il s’agit alors d’une sorte de propagande. Je pense par exemple aux films de Michael Moore, où il abandonne la qualité d’observation qui fait tout l’intérêt du documentaire, en se mettant lui-même en avant. Cela dit, je pense que, d’une manière générale, les auteurs, les écrivains, les scénaristes, souhaitent montrer le monde tel qu’il est, et s’efforcent d’imposer cette ambition aux producteurs. J’ai vu à Venise un film français, La Graine et le mulet, qui de ce point de vue m’a semblé tout à fait intéressant.

Vous êtes une sorte de symbole du cinéma militant. Pensez-vous encore que le cinéma peut changer les choses ?
K. Loach : Oui, bien sûr. Je pense que le cinéma peut provoquer des questionnements de la part du public. Mais aussi de la colère, de la révolte, de l’inconfort, de l’humour… Je pense que le cinéma participe à un débat général et c’est en cela que se trouve sa fonction. Certains films peuvent soutenir une cause ou un mouvement, mais pas forcément : je pense qu’il y a plusieurs manières d’y participer.

Propos recueillis par Chloé Rolland