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Balle de 7

Moment classique : minuit sonne, la chronologie progresse d’une unité, et les critiques de cinéma font des listes. À une page d’ici, vous trouverez donc les rituels Top 10 : le vôtre, et le nôtre. Je ne sais pas comment vous avez vécu l’exercice cette année, mais de notre côté il est apparu assez évident que, plus que jamais, nos listes étaient subjectives, modifiables à l’infini selon nos humeurs, immédiatement déconnectées de l’idée d’affirmer de façon péremptoire ce qu’étaient “les meilleurs films” de l’année. Impossible d’établir un tableau d’honneur, car le cinéma, en 2007, s’est montré beaucoup moins bon élève, moins discipliné que les années précédentes. Dès lors, il convenait davantage de composer son palmarès comme un bouquet. Au centre, quelques soleils imposants et évidents (La Nuit nous appartient ou 4 mois, 3 semaines, 2 jours), et autour, un éventail de couleurs : teintes exotiques des grands troubles (La Question humaine ou Lumière silencieuse), rouge vif des chocs émotionnels (Control ou Secret Sunshine), doux vert des purs plaisirs de spectateurs (La Môme ou Ratatouille), et pour faire tâche, quelques chouchous mal-aimés (Truands ou Le Rêve de Cassandre). Si on peut dire que 2007 a été une bonne année, c’est sans doute justement parce qu’elle était riche en propositions, et qu’on ne peut donc prétendre la résumer sous une forme verticale (élire Miss Monde, sa Première Dauphine, etc.), mais seulement de manière horizontale (rendre compte de l’étendue des territoires visités).

À signaler, un élément aléatoire dans les listes que nous vous proposons : la place de La Graine et le mulet, qui est sorti pendant les votes. S’il avait eu un peu plus de temps, le film aurait sans doute grimpé beaucoup plus haut. En effet, il suffit d’ouvrir n’importe quel journal pour savoir que le Kechiche a remporté au finish le match de 2007 : Miss Monde, c’est lui ! Ce titre, il ne l’a pas volé. De fait, il est de toute évidence, l’un des moments de cinéma qui restent le plus solidement en tête.

Toutefois, il est un peu frustrant que le film ait été bombardé chef-d’œuvre intouchable avec une telle rapidité, et un tel caractère d’évidence, qu’il devient impossible de se l’approprier. Certes, le consensus critique, la forme de transe collective qui a entouré la sortie de La Graine a eu un résultat visible : les gens vont le voir. Et forcément on s’en réjouit, mais en se demandant tout de même si la fin justifie les moyens. En effet, en faisant de ce film “le film qu’il faut avoir vu”,
on impose l’œuvre au forcing et, d’une certaine manière, on l’aseptise. On fait devenir “la règle” un film dont la valeur tient pourtant totalement à son caractère d’exception. On donne une valeur culturelle stable à une œuvre qui a pour principal mérite d’être en mouvement, de bifurquer, de s’échapper sans cesse, de ne donner prise à rien, si ce n’est (on pouvait le croire) à un débat, qui n’a finalement eu lieu nulle part. De plus la façon dont le parcours de La Graine et le mulet rappelle celui de Lady Chatterley l’an dernier donne le sentiment que l’on crée une case, on établit une tradition : chaque année un film sera désigné comme “le film d’auteur français qu’il faut voir si on doit n’en voir qu’un”. Celui-ci se retrouvera alors (sans avoir sollicité le poste) transformé en une sorte de délégué de classe chargé de défendre les intérêts de son groupe ; une sorte de champion désigné pour défendre les couleurs de son équipe (notamment dans la course aux César). Et ainsi, l’exception culturelle cesse peu à peu d’être un terme générique, englobant l’infini pluriel des exceptions de toutes sortes, pour ne plus désigner qu’un seul film, et une seule exception tolérée.