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Back to Back Fiches du Cinéma n°1891-92 du 16 janvier 2008

Ça commence mal, mais ça commence bien ! Pour entrer de plain-pied dans l’année 2008, voici deux films résolument noirs, mais qui sortent des ateliers de deux grandes marques américaines : Tim Burton et les frères Coen. Et si on se réjouit de la qualité de ces nouvelles livraisons, c’est non seulement pour le pur plaisir qu’elles nous procurent, mais aussi parce que l’un et les autres de ces auteurs reviennent de loin. Plus précisément, ils reviennent à eux. En effet, après le récréatif et charmant Intolérable cruauté, les Coen avaient lâché la rampe avec l’encore plus récréatif mais assez calamiteux Ladykillers. Quant à Burton, depuis qu’il s’était égaré sur La Planète des singes, il semblait essayer hystériquement de reprendre pied dans son propre univers, avec des films sur-saturés de signes extérieurs de burtonisme (Big Fish, Charlie et la chocolaterie). Avec Sweeney Todd , on le retrouve serein, maître de son véhicule, et néanmoins implaccablement fidèle à lui-même. Même ambiance chez les Coen de No Country for Old Men  : totale maîtrise, mais en toute décontraction apparente.

Pour l’un et les autres, il semble que la solution, pour retrouver ainsi un sentiment d’aisance et de familiarité avec eux-mêmes, ait été le retour au noir. Car c’est finalement toujours dans une forme de pessimisme désabusé que Burton et les Coen ont trouvé leur inspiration la plus vive et la plus raffinée. Dans No Country for Old Men, les Coen surplombent le chaos avec un sourire amer. Leurs personnage glissent impassiblement vers leur destin, comme sur un tapis roulant. Tout est sans cesse voué à l’échec. L’explosion arrive inexorablement : ça gicle largement sur le sol et ça fait tout plein de trous dans les murs, mais ça n’est même plus vraiment grave. C’était tellement inévitable qu’il vaut mieux en rire ou essayer d’y voir une forme de beauté. Burton, lui, est plus sentimental. Il ne surplombe pas le drame, il se l’approprie. Et ses idées noires, il ne les tire pas d’une vision générale, mais d’une adhésion complète au point de vue de son personnage, qui a vu la vie lui rouler dessus comme un 15 tonnes, et qui en a tiré une nette tendance à la neurasthénie et un certain cynisme. Burton sera donc aussi cruel et désespéré que son héros.

Le moins que l’on puisse dire est que No Country for Old Men et Sweeney Todd ne sont pas des films qui aident à croire en l’homme. Mais leur force est de compenser en croyant très fort au cinéma. C’est d’être à la fois hantés par la mort et bouillonnants de vie. C’est de ne jamais perdre le fil de leur nihilisme, mais de ponctuer le voyage d’imprévisibles et glaciales décharges d’humour. Car chez Burton comme chez les Coen, l’humour n’intervient jamais comme une respiration, comme une pause pour se reprendre : il vient toujours en même temps que la violence ou la tristesse, il en découle directement. Et c’est l’une des astuces par lesquelles les films se démarquent du traditionnel cahier des charges hollywoodien. Car telle est la principale beauté de Sweeney Todd et de No Country for Old Men : multiplier les arguments pour être commercialement acceptables (film de genre, adaptation, stars), mais tout en ne cédant rien sur l’essentiel. Et devenir ainsi de somptueux colis piégés.

Nicolas Marcadé