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Entretien avec Melina Urbina Ambassadrice du Festival Péruvien

Cette année, le Festival Péruvien a été soutenu par une ambassadrice de charme, assistant à la plupart des séances et se retrouvant au générique de trois longs métrages. Elle s’appelle Melania Urbina et à travers la diversité de ses rôles au cinéma, ce fut également l’opportunité pour le public de découvrir la diversité du cinéma péruvien. Melania Urbina fait partie de la nouvelle génération d’acteurs péruviens apportant un nouveau souffle au cinéma par l’énergie qu’ils renouvellent d’un film à un autre, souvent en prenant des risques qui sont une chance pour le cinéma de rester vivant.

Si votre participation à de nombreux films péruviens a fait de vous une actrice incontournable du cinéma péruvien, ces films restent encore inédits pour le public français. Qui êtes-vous ?

J’ai commencé mon travail au théâtre à l’âge de 14 ans. J’ai poursuivi ensuite avec la télévision. J’ai toujours voulu faire du cinéma. Mais au Pérou c’est très difficile. En 1999, j’ai eu ma première opportunité avec Ciudad de M (de Felipe Degregori). Durant cette période, j’ai effectué beaucoup d’allers-retours entre télévision et théâtre. Et depuis quelques années je me suis consacrée presque exclusivement au cinéma. J’ai actuellement joué dans neuf films etLa Gran sangre est le dernier titre en date. Je suis plutôt satisfaite de ce que j’ai pu faire jusqu’à maintenant. Au Pérou, avoir fait neuf films à mon âge c’est très important. Je me considère donc comme une privilégiée. Vivre du cinéma n’est pas facile et le quotidien est peuplé de difficultés. Je sens à présent que j’ai encore beaucoup à faire et beaucoup à apprendre.

Comment voyez-vous dès lors votre avenir, sachant qu’il est difficile de ne vivre que du cinéma ?

C’est difficile, mais pas impossible. En outre, le travail pour la télévision me donne beaucoup de satisfaction et au théâtre, le contact avec le public reste une chose incroyable. Donc, même si j’aime beaucoup faire du cinéma, cela ne me gêne pas de travailler pour la télévision. Il m’est difficile de me projeter dans l’avenir parce que je peux parfois rester six mois sans travailler. Je n’ai pas d’autre choix que d’apprendre à vivre avec cette incertitude.

N’avez-vous pas pourtant un lieu de prédilection entre cinéma, télévision et théâtre pour pouvoir vous exprimer ?

Effectivement, le cinéma est ce qui porte en moi la plus grande part de rêve. Tant bien que mal, le cinéma reste le média qui voyage le plus facilement dans le monde. Ce qui n’est pas le cas de la télévision. Mon rêve serait de travailler autant à l’étranger qu’au Pérou. D’ailleurs, peu de films ont une production intégralement nationale : si le cinéma péruvien est possible, c’est aussi grâce aux coproductions. Le cinéma me fascine. Chaque fois que je vois un film c’est comme si j’étais dans un rêve.

En tant qu’actrice, que souhaitez-vous dire à votre public ?

Je me vois davantage comme un instrument de l’auteur qui lui permet d’exprimer ce que lui-même veut dire. Malgré cela, quel que soit le rôle que j’interprète, je dois croire en ce que je fais. Il ne s’agit plus de juger les personnages interprétés, il s’agit d’être vraiment dans leur peau et d’y croire. En effet, c’est une manière d’explorer des facettes de moi-même, parce qu’en interprétant des personnages si différents les uns des autres, je fais des choses que je n’aurai jamais l’occasion de faire dans ma propre vie. Et c’est vraiment amusant de vivre ainsi différentes identités.

Quels sont vos critères pour accepter un scénario ?

J’aimerais beaucoup avoir plusieurs scénarios entre lesquels choisir, mais cela ne se passe pas ainsi. C’est plutôt un scénario qui m’est proposé et après l’avoir lu, si j’y crois, je l’accepte. Jusqu’à présent, j’ai eu la chance de travailler uniquement sur des projets qui m’intéressaient et avec des réalisateurs en qui j’ai cru. J’ignore si cela sera toujours ainsi : peut-être qu’un jour je travaillerai sur un projet qui m’intéressera moins, pour lequel je me sentirai moins engagée. Mais j’espère pouvoir être toujours aussi engagée dans les films que je tourne.
Il peut arriver que je me trompe et que le résultat ne soit pas ce que j’espérais, mais au moment où je le fais, j’aime croire en ce que je fais.

À première vue, votre parcours cinématographique peut dérouter : on vous a vue guerrière (La Gran sangre), veuve désespérée (Mariposa negra), jeune femme en quête du grand amour (Un dia sin sexo), etc.

En fait, ce qui m’arrive est une grande chance. L’enfermement dans un rôle pour un acteur se produit davantage à la télévision péruvienne. J’ai ainsi dû longtemps tenir le rôle de la jeune fille douce et gentille qui souffre. Ce qui est merveilleux au cinéma, c’est que l’on ne t’enferme pas dans un rôle. En cherchant à reconstituer une réalité, le cinéma propose toujours des identités différentes et ainsi tu n’as pas forcément à être enfermé dans un même rôle. Je me sens privilégiée d’avoir fait neuf films avec des personnages très différents. C’est cela qui est beau dans le cinéma : pouvoir faire des choses très diverses.

Ne pas avoir d’identité cinématographique fixe aux yeux des producteurs ne constitue-t-il pas un risque pour votre carrière ?

Je pense que le danger se situe dans l’enfermement dans un rôle unique. Ceci laisserait supposer que l’acteur n’est capable que d’interpréter un seul type de personnage et en conséquence il continuera à jouer le même rôle. Pour ma part, à travers les films dans lesquels j’ai joué, j’ai pu montrer mon aptitude à faire des choses très différentes : de la comédie, du drame, etc. C’est très important.

Dans La Gran sangre, l’un des protagonistes conseille au personnage que vous interprétez d’aller dans les festivals tant elle est bonne actrice. Et ce film est diffusé en votre présence dans un festival…

Cette blague n’est pas innocente. J’avais déjà gagné quelques prix dans des festivals et l’acteur qui fait cette réplique est également le scénariste du film. C’était donc comme une plaisanterie entre amis.

Quel est l’état de la production au Pérou ?

La situation est assez compliquée. Le cinéma ne dispose pas d’un réel soutien de l’État : ce soutien, minimal, n’est pas suffisant. Les entreprises privées n’osent pas investir dans le cinéma qui reste pour elles un secteur qui n’inspire pas confiance. Et ce, malgré le succès public remporté par plusieurs films. Malgré tout, chaque année davantage de films péruviens sortent sur les écrans. Ce sont à la fois des films de réalisateurs expérimentés comme Augusto Tamayo ou Francisco Lombardi, mais aussi de jeunes réalisateurs très motivés et passionnés qui parviennent à mettre leur projet sur pieds. Si c’est merveilleux de voir des gens passionnés parvenir à réaliser leur projet, les circonstances idéales sont encore loin. Il faudrait que le cinéma soit reconnu pour ce qu’il est, c’est-à-dire de la culture, un média qui peut transmettre des choses et pas seulement un divertissement. Le cinéma pourrait être utilisé comme une vitrine du Pérou à l’étranger. Notre gouvernement ne voit pas encore tous les bénéfices que le cinéma pourrait apporter au Pérou. Les professionnels du cinéma ne travaillent par seulement par amour de l’art : ils doivent être rémunérés. Je pense que notre aptitude à faire un cinéma très divers est de plus en plus manifeste. C’est d’ailleurs ce que l’on peut constater dans ce festival, entre film d’action, film d’époque, drame, thriller, comédie, frisson. Ce festival démontre que nous ne sommes pas enfermés dans un unique sujet. Ceci témoigne bien de la motivation du cinéma péruvien d’émerger progressivement. C’est merveilleux que ces films soient dans ce festival ! C’est une opportunité pour nous, Péruviens, que le public français puisse voir notre travail parce que, malheureusement, je sais bien qu’un film péruvien n’arrive pas aisément dans une salle française. Aussi, un film péruvien a peu de chances d’être vu en dehors d’un festival. Les festivals nous permettent également de voyager avec les films, pour venir les présenter et rencontrer le public.
J’espère aussi que ces films seront, pour le public, une première fenêtre pour découvrir ensuite le Pérou au-delà de son cinéma.

Vous vous êtes présentée avec modestie en tant qu’actrice comme un instrument aux mains d’un auteur. Qu’en est-il de votre expérience de scénariste sur Un dia sin sexo ?

C’était ma première expérience et je souhaite la renouveler parce qu’elle m’a beaucoup plu. Dans ce cas particulier, nous avons écrit le scénario à trois mains : avec Frank Pérez-Garland, le réalisateur, Christian Buckley l’assistant réalisateur et moi-même. Nous étions au service de Frank, parce que c’est lui qui avait besoin de raconter cette histoire. Frank est en outre le père de ma fille. Tous les acteurs de ce film, surtout ceux de ma génération, sont amis. Il s’agit donc d’un film presque familial qui parle de l’amour dans ses différents aspects. Les travaux de Frank ont toujours tourné autour de cette fixation sur les relations de couple et leurs complexités. Ce sont des choses qui nous affectent tous : l’amour, le désamour, la solitude, le fait de se sentir abandonné… C’est un thème central dans la vie de n’importe quel être humain. Dans le scénario, je pense avoir offert ma vision féminine au sujet. J’aimerais renouveler l’expérience, mais seule. J’aimerais écrire quelque chose qui n’appartienne qu’à moi. Ce qui me motive, ce n’est pas nécessairement l’envie de dire quelque chose de précis, mais plutôt une idée, un rêve, un fantasme. Je pense qu’il y a de ce côté beaucoup à explorer. J’ai aussi réalisé un court métrage, il y a plus de trois ans. À ce moment, je ressentais le besoin de dire quelque chose, ce que j’étais alors en train de vivre. C’est un documentaire intitulé Para Lucia (du prénom de ma fille qui avait alors 3 mois). J’avais à ce moment besoin d’extérioriser toutes mes émotions, tout ce qui se passait en moi. En quelque sorte, c’était un besoin de me soulager, de mettre de l’ordre dans tout ce qui était si confus et désordonné en moi. Ce documentaire, c’est un peu ma vision de la maternité, de la manière dont la vie change avec l’arrivée d’un enfant. Ce n’est pas une vision romantique : je parle aussi de divers éléments désagréables concernant la maternité et qui sont des choses que l’on ne dit pas nécessairement à la future mère. Ce sont donc des choses que l’on ignore jusqu’à ce qu’on les vive. Ces choses sont en même temps le résultat d’événements merveilleux qui se produisent à ce moment-là. C’est la découverte de tout l’amour que l’on peut ressentir pour un être humain, amour que je n’ai jamais ressenti de cette manière auparavant. Finalement, cela conduit à des angoisses et à de la paranoïa. On veut qu’il n’arrive rien à son enfant et tout cela est tellement fort que j’ai eu besoin pour la première fois de passer à la réalisation. J’espère un jour pouvoir réaliser autre chose. Mais pour le moment, je reste avant tout actrice.

Traduction de Vanessa Lefèvre
Propos recueillis par Cédric Lépine