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Entretien avec Ernesto Cabellos À propos de Tambo Grande

Après Choropampa son premier long métrage documentaire, Ernesto Cabellos repasse une nouvelle fois à la réalisation avec Stéphanie Boyd également sa productrice et coréalisatrice. Le film s’intitule Tambo Grande et a reçu le prix du meilleur film documentaire du Festival de Cinéma Péruvien de Paris. Le cinéaste y propose une nouvelle forme de cinéma engagé sur le long terme.

Tambo Grande est un film documentaire tourné sur une période de sept ans. Comment s’est mis en place ce projet ? Êtes-vous resté en permanence sur place ?

Au départ, notre projet devait être réalisé en beaucoup moins de temps : nous pensions faire une série de trois documentaires en un an et demi. Finalement, les trois films seront réalisés en dix ans. L’idée est de faire une série de documentaires qui montre tout le cheminement d’un processus, depuis le moment où de l’or est découvert à Tambo Grande, lorsque la compagnie s’installe et les effets sur la population locale. Nous avons donc en cours un troisième chapitre, le tout constituera alors comme une saga. Nous avons pris beaucoup plus de temps que ce que nous avions prévu. Mais lorsque je regarde le travail réalisé durant ces sept années, c’est-à-dire deux documentaires, je suis vraiment très content de m’être engagé dans la réalisation de ces films, dont il en ressort une radiographie de l’histoire péruvienne.

Le film a-t-il pu être diffusé en Amérique latine ?

Plusieurs projections ont eu lieu mais dans un circuit alternatif. Ce type de film ne peut pas être diffusé comme les autres films dans les salles de cinéma. Nous allonsnous-mêmes présenter le film dans les communautés, en levant les fonds nécessaires à cette diffusion. Nous ne faisons guère de bénéfices ; la production est donc constituée de dons divers.
La diffusion est très importante et l’aspect économique des bénéfices du film n’est pas ce qui me motive au départ. Si l’on peut récupérer un peu d’argent tant mieux, sinon je préfère laisser un peu partout des copies du film.

Au moment où, dans la communauté, vous filmez, vous intégrez immédiatement le processus de lutte sur le long terme, en offrant un dialogue possible dirigé vers l’extérieur, pour que la lutte ne soit pas étouffée dans l’anonymat…

Bien sûr, pour moi il est important que ce film, qui traduit le point de vue des agriculteurs, ne soit pas seulement un documentaire qui traduise une réalité. Il doit encore impliquer un changement de la réalité.

En Europe, pensez-vous que les spectateurs peuvent commencer une discussion, à partir de l’expérience de Tambo Grande, sur leurs engagements personnels et le monde dans lequel ils se trouvent ?

Ce type de débat me plaît beaucoup. C’est important que nous partagions nos visions du monde. Je pense aussi que les gouvernements devraient faire de même pour les décisions importantes. Ainsi, lorsque j’étais en Espagne, les habitants m’ont fait remarquer qu’ils avaient été nombreux à descendre dans la rue pour dire non à la guerre en Irak ; malgré tout, le gouvernement espagnol a envoyé ses troupes. Le monde serait meilleur si les gouvernements consultaient les peuples.

L’implication dans un documentaire engagé va de pair avec une économie spécifique, alternative, pour continuer à faire et soutenir ce type de films. Pensez-vous à d’autres moyens de diffusion pour que le film soit vu, sans nécessairement entrer dans les contraintes d’une diffusion commerciale ?

En effet, la promotion est très importante. J’aimerais davantage développer la diffusion à travers un site Web et générer des discussions. J’ai aussi un vendeur qui s’occupe du film en Europe et un autre pour les États-Unis. Pour le reste, nous devons nous débrouiller seuls, ce qui n’est pas toujours évident parce que nous devons envoyer des copies partout dans le monde. On peut mettre près de dix ans à faire un documentaire, mais une fois réalisé, sa durée de vie est très courte : tout dépend de l’intérêt qu’il suscite, du nombre de festivals dans lesquels il est programmé. De toute évidence, la télévision étant un média de diffusion très efficace, j’aimerais beaucoup être programmé par les chaînes françaises, espagnoles, mexicaines, argentines… Et lorsque je disais que la durée de vie d’un documentaire est très courte, c’est parce que celui-ci peut faire la tournée des festivals pendant au maximum deux ans avant d’être considéré comme dépassé. Les festivals s’intéressent avant tout à l’actualité cinématographique.

Traduction de Vanessa Lefèvre
Propos recueillis par Cédric Lépine