Rechercher du contenu

Entretien avec Antoine Leclerc Délégué Général de Carrefour des Festivals

Pressées par les collectivités locales et territoriales de s’adosser à des partenaires privés, appelées depuis plusieurs années à faire des efforts de rentabilité, les associations dédiées au cinéma s’attendaient à des difficultés croissantes. En revanche, le coup qui leur est porté aujourd’hui provient directement du Ministère de la Culture et de l’État. Entretien avec Antoine Leclerc, Délégué Général de Carrefour des Festivals.

Les Fiches du Cinéma : Depuis plusieurs semaines, on parle beaucoup des réductions budgétaires qui frappent le spectacle vivant. Aujourd’hui, le cinéma est entré dans la ligne de mire. Comment cela se traduit-il ?

Antoine Leclerc : Cela traduit une tendance générale qui n’épargne aucune discipline. Avec néanmoins, en ce qui concerne le cinéma, une spécificité, par rapport au spectacle vivant, qui fait qu’on part de très, très bas. Historiquement, on le sait, la légitimité culturelle du cinéma est un éternel combat, légitimité plus que jamais en mauvaise voie, il faut bien le dire. À en juger à l’aune des crédits ministère et des crédits DRAC déconcentrés dans les régions, la part dévolue au cinéma est ridicule et les conseillers cinéma dans les DRAC, quand ils existent, disposent d’un strapontin et de queues de budget. On part donc de quelque chose de très modeste avec une enveloppe 2007 dévolue à la diffusion culturelle du cinéma d’à peine 5 millions d’euros. C’est cette ligne qui est aujourd’hui menacée, laquelle concerne les festivals en premier lieu – ils étaient près de 150 à être aidés modestement ou de façon parfois plus importante par les DRAC – mais aussi les associations régionales de salles de cinéma, qui font un travail remarquable et qui ont une importance vitale pour la circulation d’un certain nombre de copies, de types d’œuvres et ainsi de suite. Enfin, ce sont les associations locales de diffusion, souvent modestes – mais qui se sont dotées d’un véritable ancrage territorial – qui œuvrent à la diffusion du court métrage par exemple, comme la “Pellicule ensorcelée” en Champagne-Ardennes, ou à celle du documentaire, qui vont prendre ces mesures de plein fouet.
L’autre spécificité, par rapport au spectacle vivant, qui, effectivement, souffre beaucoup en ce moment, c’est que l’ampleur de ce qui se profile comme liquidation de la ligne est inédite. Bien que rien ne soit officiel – le Ministère joue précisément de ce que rien ne soit encore officiel – la ligne, nous le savons, va être très violemment attaquée. Des cinq millions d’euros que nous évoquions, il n’en resterait qu’un et le CNC serait appelé à la rescousse sur ses fonds propres pour sauver quelques festivals : on a parlé de huit festivals, ce sera peut-être une douzaine. Quoi qu’il en soit, le CNC ne pourra pas pallier à ce retrait massif de l’État.

FdC : Que signifie la sorte de division opérée par le Ministère entre des festivals d’importance nationale, qui dépendraient directement du CNC, et les festivals d’intérêt local ou régional ?

Antoine Leclerc : Tout cela ne dit rien de la réalité des contenus de ces manifestations. On verra ce qu’il en est quand les choses seront officialisées mais cette tendance au désengagement n’est pas nouvelle. Elle existait déjà avant la déconcentration des crédits, qui s’est échelonnée ces sept ou huit dernières années, pendant lesquelles certains festivals étaient déjà aidés, en central par le CNC quand d’autres étaient aidés par les DRAC. Le problème n’est pas que certaines manifestations importantes reviennent en central, pour relever directement du CNC, c’est le fait qu’il n’y ait, via les DRAC, pratiquement plus d’argent pour les autres. En ce sens, cela va en parfaite contradiction avec les propos de la Ministre de la Culture qui, le 26 septembre dernier – c’était hier – rappelait, dans son discours de présentation générale des budgets du ministère pour 2008, l’importance des festivals de cinéma, qu’ils aient une dimension nationale, ou internationale – manifestations que le CNC devait légitimement soutenir – ou qu’il s’agisse de festivals d’intérêt local qui construisent et entretiennent un lien déterminant entre le public et les œuvres. Dans le même esprit, elle a rappelé que l’échelon DRAC restait, pour ces derniers, l’échelon naturel. À cette énorme réserve près, on le comprend aujourd’hui, que ce sera un échelon sans crédits. Selon les régions, il va en résulter une grande disparité dans les crédits alloués d’une DRAC à l’autre. L’État s’en lavant les mains, le sale boulot reviendra aux conseillers cinéma des DRAC : appliquer la même baisse budgétaire à toutes les structures ou jouer les structures les unes contre les autres. Faire des choix en somme qui se traduiront par des désengagements brutaux, voire des suppressions totales de crédits. Pour être très concret, cela va représenter des réductions de 12 à 15 % du budget des manifestations. C’est considérable et, pour nombre d’entre elles, insurmontable. Cela aura évidemment des conséquences très immédiates – on parle bien de l’exercice en cours – alors même que pour les festivals du premier trimestre les programmations sont bouclées. Cela va conduire les porteurs de projets à créer d’importants déficits, à licencier, à réduire significativement la voilure : louer moins de films, moins de salles de cinéma et j’en passe. Ce qui revient à affaiblir la filière, dans ce qu’elle a de plus divers, de plus dévoué au cinéma d’auteur, de création, de recherche ; il y aura moins de documentaires, de films d’animation, de courts métrages, etc. Tous ces champs seront affectés et, par conséquent, cela donnera, à très court terme, moins de remontées de recettes, moins de diffusion des œuvres, moins d’argent réservé à la création. C’est la raison pour laquelle le champ de la création est très solidaire de nos inquiétudes. La SRF, l’Acid, le syndicat des producteurs, se montrent aussi préoccupés que nous le sommes parce qu’ils sont les premiers à savoir qu’affaiblir les structures de diffusion revient à remettre en cause la poursuite de l’aide à la production, à cette cinématographie diversifiée qui jusque-là a été l’un des atouts de notre cinéma. À quoi peut-il servir de créer des œuvres s’il devient de plus en plus difficile de les montrer ? Tout cela va dans un sens très négatif, en complète contradiction quoi qu’il en soit avec toutes les réaffirmations gouvernementales à propos de l’exception culturelle, de la place du cinéma ou de l’audiovisuel au sein de cette exception culturelle. C’est même, en creux, de manière de moins en moins implicite, la remise en cause de ce que le cinéma appartient bien au champ culturel. Cela s’ajoute à d’autres décisions prises dans le même sens et confirme une tendance à ne percevoir le cinéma qu’à travers des données chiffrées, des paramètres qui relèvent essentiellement de la macro-économie et du volet le plus commercial de cette industrie. Encore une fois, ces mesures menacent en profondeur la diffusion des œuvres comme l’aménagement culturel du territoire. Dans ces conditions, qu’en sera-t-il par exemple du festival en plein air de Gindou, des Ciné-rencontres de Prades, dans les Pyrénées Orientales, de ce travail de fourmi qui n’est pas médiatiquement très reconnu mais dont les gens savent – y compris les élus de tout bord – que ces associations et ces manifestations remplissent un rôle très important à l’échelle de territoires entiers ?

FdC : Par contagion, cela risque-t-il d’affecter d’autres secteurs du cinéma ?

Antoine Leclerc : Ce qui nous préoccupe c’est la grande hypocrisie qui consiste à prétendre, comme le fait aujourd’hui le Ministère de la Culture, que la politique d’éducation à l’image sera poursuivie et ses budgets sanctuarisés. Plus qu’une hypocrisie, c’est un mensonge. Quand bien même les lignes budgétaires affectées à ces dispositifs – École au cinéma, Collège au cinéma, Lycéens au cinéma – seraient effectivement préservées, les structures dont nous parlions et qui, dans la grande majorité des cas, en sont les porteuses et les relais sur le terrain seront gravement affaiblies par l’atteinte aux lignes budgétaires que nous évoquions. En les réduisant dans de telles proportions, l’État va porter atteinte aux dispositifs d’éducation à l’image, en limitant par exemple les capacités de mutualisation des emplois et du travail, de la dynamique et de l’expérience mises en œuvre. Voici où nous en sommes à quelques jours de l’officialisation des annonces qui, je le redis, devrait survenir avant les fêtes. Nous saurons à ce moment-là quels festivals seront repêchés ou non, en central, par le CNC. Mais ce qui est sûr, c’est que ces mesures sont prises sans concertation avec les acteurs de la filière et dans la plus grande improvisation.

Propos recueillis par Roland Hélié