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Derrière Dylan et Bowie, le maître Haynes Fiches du Cinéma n°1886-87 du 5 décembre 2007

Si l’on était un cinéphile pervers désireux de ranger dans des catégories absolument tout ce qui sort sur les écrans (donc, si l’on faisait partie de la rédaction des Fiches du Cinéma !), on pourrait affirmer que Todd Haynes refait une fois sur deux le même film. En effet, Loin du Paradis (2003) contait le destin d’une femme emprisonnée,
qui étouffait littéralement dans un entourage bien trop lisse et protecteur. Or, la même comédienne, Julianne Moore, incarnait dans Safe (1995) une jeune femme épousant jusqu’à la folie pure le désir de propreté et de sécurité de son environnement. Velvet Goldmine (1998) se concentrait, lui, sur le destin guère romancé d’une star du rock, à travers un biopic hautement imaginatif et onirique, traitant à la fois du modèle Bowie et de la libération sexuelle des années 1970 (perçue à travers l’avènement du glam rock). De la même façon, I’m Not There ,
qui sort cette semaine sur les écrans, passe le personnage de Dylan dans la machine Haynes pour en faire une hypothèse perpétuellement changeante, incarnée par plusieurs comédiens afin de mieux souligner la dimension multiple du chanteur. Un parti pris apparemment délirant mais parfaitement cohérent puisque le vrai Dylan a réussi l’exploit de renier et cacher la moindre trace de ses origines, et s’est façonné en adoptant pour un temps l’identité d’un autre (Woody Guthrie). C’est sans doute pour cela que, contrairement à Bowie,
le courageux Dylan a parfaitement accepté le projet de Haynes, et donné son accord pour que son nom y soit cité de façon explicite. Tout comme Velvet Goldmine, la dernière œuvre de Haynes est moins un film sur un homme que sur une époque (les sixties), ses espoirs et ses engouements.
En peu de films, Haynes est en train de devenir un des rares vrais grands auteurs à émerger dans le cinéma contemporain. Une réussite acquise à la force du poignet, à travers un ferme rejet du diktat des modes, et une recherche esthétique permanente. Car Haynes est avant tout un artiste conceptuel. De Poison à
I’m Not There, et en remontant jusqu’à son moyen métrage Superstar (délirante bio de Karen Carpenter racontée par des poupées Barbie), le cinéaste a toujours placé ses films sous le signe de choix formels et intellectuels forts, donnant à ces derniers bien plus de rigueur que ne le laisse supposer leur aspect faussement baroque. Sa grandeur ultime réside néanmoins dans cette donnée apparemment naïve et oubliée : l’harmonie du fond et de la forme. Les partis pris esthétiques courageux, souvent radicaux, de la mise en scène, sont toujours liés à une pensée cohérente sur le monde. Le kitsch hollywoodien élaboré de Loin du paradis est une critique de ce qui constitue le tissu même de l’American Way of Life. La folle comédie musicale Velvet Goldmine, quant à elle, est une réflexion sur le rôle de l’artiste et sur la période de la libération des mœurs. Haynes
est parvenu ainsi à un statut privilégié à travers cette recherche formelle permanente, impressionnante, basée sur une perpétuelle ouverture vers l’extérieur. Et si ses films semblent si différents les uns des autres, c’est parce que l’auteur aborde ses sujets sans jamais avoir peur de l’inconnu. Sophistiqué sans jamais être élitiste, Haynes est peut-être la clef d’un vrai nouveau cinéma d’auteur, susceptible d’emmener le septième art dans le nouveau siècle sans oublier son public en chemin.

Pierre-Simon Gutman