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La vie est un long fleuve (pas si) tranquille

Souvenez-vous, c’était il y a presque vingt ans… En 1988, Bille August quittait Cannes avec une Palme d’or sous le bras pour Pelle le conquérant, Luc Besson emballait les foules (et affrontait la critique) avec Le Grand bleu, Robert Zemeckis expérimentait déjà les nouvelles technologies avec Roger Rabbit, Alain Delon jouait toujours au flic (cette fois-là, il dormait), les déjà infatigables Woody Allen, Claude Chabrol et Jean-Pierre Mocky livraient leur dernière production, Claude Sautet prenait un tournant avec Quelques jours avec moi, Al Ashby et Michel Auclair cassaient leur pipe… Et puis, aux États-Unis, l’ambiance était morose. La production TV prenait de plein fouet la grève de la WGA (Writers Guild of America, le syndicat des scénaristes), qui exigeait une revalorisation des droits, particulièrement sur les rediffusions. Au terme de cinq mois de grève, un accord était enfin trouvé, et tout rentrait dans l’ordre… jusqu’au prochain conflit.

Nous voici en 2007 : aux États-Unis, la WGA est repartie en croisade. Il faut dire que les données ont bien changé en presque vingt ans. Le DVD a bouleversé les habitudes des (télé)spectateurs, les chaînes de télévision se sont frotté les mains avec l’engouement mondial pour les séries et les audiences mirobolantes qu’elles obtiennent. Internet a explosé, les offres de VOD (Video-On-Demand) ou de streaming se multiplient. Les sites communautaires (YouTube, pour n’en citer qu’un) dominent le trafic du web et sont la cible de très sérieuses multinationales des médias. Et les scénaristes, dans tout ça ? Ils profitent des rediffusions, mais ne touchent absolument rien sur ces nouveaux médias… Hollywood, qui avait su éviter les conflits majeurs ces dernières années, est au pied du mur, alors que le malaise était bien visible. Les showrunners des séries phares prennent parti pour la WGA, les stars leur emboîtent le pas, et les grilles de programmation de 2008 ressemblent de plus en plus à des casse-têtes chinois. Pendant ce temps, les patrons des networks US rassurent leurs actionnaires (les bénéfices sont bien là !), tout en déplorant des caisses vides auprès des scénaristes pour justifier l’absence de revalorisation de leurs contrats… Une chose est sûre : là-bas, on se prépare à une pénurie de scripts pour une longue durée. La téléréalité reste une valeur sûre (« American Idol » est l’émission de télé la plus populaire), et les rediffusions sont une option. Mais qu’en sera-t-il en France ? Il faudra certainement attendre l’été prochain pour comprendre quelles seront les conséquences pour les chaînes françaises. S’agira-t-il d’un retour en force des films en prime-time ? Ou de la naissance de nouvelles séries 100% maison ? Il faut espérer qu’elles ne souffriront pas d’un formatage exigé par leurs bailleurs de fonds… car pour l’instant, les quelques tentatives de séries calquées sur leurs homologues américaines (« L’Hôpital » pour « Grey’s Anatomy », « Paris enquêtes criminelles » pour « Law & Order ») se sont soldées par des échecs cuisants…

La menace que fait peser la grève ne se limite évidemment pas qu’à l’industrie télévisuelle, et on compte déjà les premières victimes à Hollywood : la MGM
a annoncé un report du tournage du prochain Oliver Stone, tandis que Sony a reconnu, la mort dans l’âme, que le scénario de la suite du Da Vinci Code ne serait pas terminé à temps. Il est certain que plus la grève se prolongera, et plus les studios seront poussés à trouver des compromis ou à s’immiscer dans des coproductions étrangères pour établir un catalogue conséquent…