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Qu’est-ce qu’on attend ?

Difficile de regarder sereinement un film. Il y a toujours un truc qui s’interpose : une attente, une inquiétude, un parasite sur la fréquence. Et la critique alimente cette tendance autant qu’elle y succombe. Par exemple, dernièrement, dans « Le Monde », on pouvait voir Un secret se faire traiter de téléfilm. Contresens évident. Mais le critique avait vu Patrick Bruel en bretelles sur la photo, et le nom de Claude Miller sur la première page du dossier de presse : il était de toute évidence parti sur cette base-là, et puis avait passé la projection à regarder dans sa tête plutôt que sur l’écran…

Vraiment, difficile de regarder sereinement un film. Et avec la politique des auteurs, tu parles !, c’est pire que tout. On connaît les bonnes marques, on a une exigence de qualité, mais on veut aussi être surpris. Pour les grands maîtres, la fenêtre de tir, est donc, il faut le reconnaître, assez étroite. Prenons David Cronenberg. Pour beaucoup, avec Spider il était entré dans la zone rouge d’une radicalité embourgeoisée, d’un formalisme ronronnant. Aussi, même s’il y en avait bien d’autres derrière, la première raison d’aimer A History of Violence , le film suivant, c’était son côté mal coiffé, “sale sur lui”, qui apparaissait comme le signe joyeux d’une forme de liberté retrouvée. Mais, retour de balancier du phénomène, le réflexe qui consiste à regarder
le nouveau film d’un auteur en fonction de la manière dont il se positionne par rapport au précédent peut cette fois nuire à une bonne appréhension des Promesses de l’ombre . En effet, ce nouveau Cronenberg semble prolonger une voie (même style série B, même thématique, même Mortensen) plutôt que relancer la partie. Et du coup, on se met à jouer au jeu des sept erreurs : dans le nouveau modèle il y a moins d’humour, c’est moins complexe, il y a moins d’options, je préférais l’ancien… Et comme ça on se gâche le plaisir d’un bon film. Effet d’attente = effet d’écran, ça se vérifie à peu près à tous les coups.
À l’inverse, un auteur qui s’est totalement fourvoyé a toutes les chances de pouvoir s’offrir un retour triomphant. Ridley Scott nous en donne ce mois-ci
un bon exemple, en venant poser un solide film noir urbain ( American Gangster ) par dessus un somptueux navet champêtre ( Une grande année ), histoire de rappeler qui il est. À ce titre, on peut guetter le prochain Annaud avec une certaine curiosité…

Et puis l’effet d’attente, les cinéastes le connaissent aussi. Ils le craignent parfois. Fatih Akin, par exemple, raconte que le succès de Head-on a eu sur lui un effet inhibant, avec cet impression désagréable d’être guetté au tournant. Il lui aura fallu prendre son temps, et passer par l’expérience d’un documentaire sans prétention, pour revenir avec un film qu’il a su garder pleinement comme le sien, sans le laisser se faire vampiriser par le désir des autres. Ce film s’appelle De l’autre côté , et c’est une leçon de maîtrise et d’intelligence.

Mais finalement, pourquoi parler d’attente aujourd’hui ? Peut-être parce qu’on peut difficilement imaginer quelque chose qui la suscite davantage qu’un nouveau Coppola, et que, justement, il y a en a un qui arrive. Mais là, hélas, quand on a vu le film on ne peut que conseiller d’en attendre le moins possible… Et même, à la limite, de ne pas attendre davantage pour commencer déjà à attendre le prochain !