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La critique en questions (réponses par question) Réponses par questions

Propos du 26 octobre 2007

La critique peut-elle être un foyer de résistance contre la systématisation de la logique commerciale, contre l’uniformisation des esthétiques et des pensées ? Ou bien est-elle, elle-même, déjà trop soumise à des pressions extérieures (concurrences de la télé, d’Internet, de la presse gratuite) pour tenir sereinement sa place ? Elle qui est, à la fois, une partie du monde du cinéma et un observateur de ce même monde, qu’observe-t-elle et que vit-elle ? Pour ouvrir le débat, nous avons envoyé cinq questions à d’éminents représentants de la presse cinéma et culture. À suivre, espérons-le… ///

 

Les 5 questions :

1. Selon vous, en quoi la critique de cinéma a-t-elle évolué ces dix dernières années ?
2. Pensez-vous qu’il faille entretenir volontairement la polémique et les oppositions entre journaux, pour que la critique conserve une forme de dynamique ?
3. Face au poids grandissant de l’industrie sur la création cinématographique, la critique a-t-elle une forme de rôle politique à jouer ? Quel est son pouvoir réel ?
4. Avez-vous constaté ces dernières années une uniformisation des goûts ou/et (justement !) du cinéma lui-même ?
5. Selon vous, quels sont les cinéastes majeurs qui se sont imposés dans les dix dernières années ?

 

1. Selon vous, en quoi la critique de cinéma a-t-elle évolué ces dix dernières années ?


Dominique Borde (Le Figaro) : Elle s’est hélas confondue avec la promotion aux yeux du public. La coupable : la télévision.

Michel Ciment (Positif) : Je n’ai pas remarqué d’évolution notable sur dix ans. L’abandon du jargon théoricien s’est fait plus anciennement. Par contre, la place de la critique dans les hebdomadaires et les quotidiens (surtout les premiers) s’est sensiblement réduite, hormis dans quelques tribunes (« Le Monde », « Libération », « Le Figaro », « La Croix », « Les Inrocks », « Télérama », encore que ce dernier titre donne des signes de relâchement) au profit des interviews et des portraits.

Laurent Cotillon (Ciné Live) : Elle a perdu en crédibilité, en image et en poids auprès des spectateurs, le bouche-à-oreille (via Internet, notamment) a pris le relais. Les distributeurs ont aussi appris à contrôler, verrouiller même, la critique lors de certaines sorties. Les sorties mondiales sont même le meilleur moyen d’éviter les conséquences d’une critique négative.

Jean-Luc Douin (Le Monde) : La critique de cinéma n’existe pratiquement plus. Elle a été progressivement étranglée par les directions de rédactions des médias qui la jugent indésirable. Celles-ci ne comprennent pas que soient émis sur les films des jugements qu’ils jugent élitistes, non consensuels. Combien de fois a-t-on entendu ce diagnostic : “Je ne comprends pas que vous ayez dit du mal de ce film, ma femme l’a aimé ”. Le cinéma est devenu l’affaire de tout le monde, et les experts sont chassés de ce territoire. Ici et là, de façon inexorable, s’installent, pour parler des films, des gens soit incompétents, soit représentatifs du goût populaire ou majoritaire. Il s’agit surtout de ne pas contrarier les lecteurs. Les gens qui s’expriment sur le cinéma n’ont plus de culture cinématographique, plutôt une culture de mode, une culture générationnelle. Ils doivent être en osmose avec l’air du temps. La plupart participent, consciemment ou non, des plans médias des professionnels du cinéma (rayon industrie) qui, eux, plus malins que les médias, savent ce qu’ils font et ce qu’ils manipulent.

Jean-Michel Frodon (Les Cahiers du Cinéma) : Elle a été attaquée, et a reculé, dans la plupart des titres de presse généraliste. Elle est inexistante dans la presse gratuite. Elle a en partie migré sur Internet, avec des effets contrastés : réelles possibilités d’expression et d’échange, inflation de baratin. Pratiquement pas de critique utilisant les ressources de l’hypermédia. D’autre part, l’essor des études cinématographiques a donné une tournure plus universitaire à la critique “sérieuse”.

Jean-Marc Lalanne (Les Inrockuptibles) : Je pense que la critique de cinéma dans la presse écrite a été soumise à une pression économique très vive. Certains journaux ou revues ont disparu (« Repérages », « La Lettre du cinéma »…). De façon générale dans les médias généralistes, les espaces critiques ont été amenuisés au profit d’un traitement magazine. Enfin, les années 1990 ont connu un vigoureux renouvellement du paysage critique, lié à l’emergence massive de jeunes rédacteurs ayant été profondément marqués par la lecture des « Cahiers » dans les années 1980, et les textes de Daney et de ses confrères dans « Libé », à la même époque. Jusque dans les colonnes de « Positif », cette influence s’est fait ressentir. Une nouvelle dynamique dans les pages culture du « Monde », de « Télérama », l’émergence des « Inrocks » comme tribune critique cinématographique forte, ont été les signes d’une vivacité très grande de la critique durant toutes les années 1990, absolument synchrone d’un nouveau printemps du jeune cinéma français d’auteur (Desplechin, Beauvois, Kahn, Ferreira Barbosa, Lvovsky…). La polémique autour de la critique, initiée par Leconte et Tavernier, a été à la fois le constat (à charge) de ces forces vives, et aussi le signe de leur fragilisation. Dès lors, en effet, on a pu constater une usure de ces différentes tribunes, un affaiblissement de leur écho (dont la quasi disparition de citations de critiques dans les revues de presse radiophoniques matinales est l’un des nombreux signes). À ce relatif ressac de la critique de presse critique, après ce qui fut à mon sens une sorte de nouvel âge d’or, correspond, par ailleurs, la prolifération de tribunes critiques alternatives, avec la multiplication des blogs cinéphiles, la possibilité de participer 24h sur 24 à des forums incroyablement pointus sur toutes sortes de sujets autour du cinéma… D’une certaine façon, la parole sur le cinéma n’a jamais autant circulé.

Éric Libiot (L’Express) : La critique, si tant est qu’on puisse toujours l’appeler ainsi dans certains cas, s’est dangereusement rapprochée du zéro absolu. Le cinéma étant présent dans la plupart des organes de presse, la frontière entre information, critique et promo, a tendance à disparaître. Et, du coup, on met dans le même sac : avis vite balancé sur le gaz et point de vue critique. En fait, même si je déplore cette situation, j’ai toujours l’impression, en vieil optimiste, que les lecteurs reconnaîtront leurs veaux.

Lucien Logette (Jeune Cinéma) : D’abord il conviendrait de définir ce que l’on entend par critique : celle des quotidiens, des hebdomadaires spécialisés, des hebdomadaires tous publics, des mensuels spécialisés, des mensuels généralistes, des revues, mensuelles, trimestrielles, annuelles ? Peut-on mettre sur le même plan, ou dans le même sac, cinq lignes dans « Le Canard enchaîné », avec deux jeux de mots pour se débarrasser du film, et 6000 signes dans « Le Nouvel Observateur » (pour s’en tenir aux hebdos généralistes) ? Une colonne informative-brosse à reluire dans « Femina/Journal du dimanche », et six pages dans « Vertigo » (pour prendre des extrêmes, hebdo et annuel) ? Suffit-il de donner son avis signé, sur n’importe quel support, ou de décerner quelques étoiles dans une grille, pour être considéré comme critique ? Ce n’est pas pure rhétorique : il s’agit de savoir de quoi on parle. Ceci étant dit, la question reste posée : la critique a-t-elle évolué depuis le siècle dernier ? Avant d’y répondre, j’ai consulté quelques anciens numéros de revues spécialisées, « Cahiers du cinéma », « Positif », et « Jeune Cinéma » (tiens donc !). Qu’ai-je trouvé, chez les unes et les autres, dans les sommaires de 1996 ? Des dossiers sur Scorsese, Frears, Ruiz, Rohmer, Monteiro, Wenders, Coen, Kaurismäki, Tavernier, Jacquot, Loach, Winterbottom. Plus, évidemment, une couverture de l’actualité. Qu’a-t-on vu de plus cette année ? Bon, les maquettes ont changé, mais pas beaucoup ; quelques signatures ont changé, mais, sur le nombre, peu ; les méthodes d’approche des réalisateurs traités, pas du tout : analyse(s) d’un film récent, entretien avec son auteur, éventuellement retour sur un des aspects de l’œuvre. Il n’y a pas rupture : chacun des dossiers publiés en 2007 obéit à la même architecture éprouvée. En outre, il n’y a pas eu depuis dix ans d’évolution dans la langue critique en usage : le bouleversement consécutif à l’arrivée du jargon structuralo-universitaire des années 1970 n’a pas connu de réplique, comme dans les tremblements de terre. Les textes écrits en 1996 pourraient être publiés aujourd’hui sans qu’aucun lecteur ne s’en aperçoive. Si la critique a évolué, c’est peut-être dans la sensation d’essoufflement que je sens percer : il sort désormais 20 ou 30 % de films de plus qu’il y a dix ans, le rythme de rotation des titres est si rapide qu’on ne peut plus rendre compte raisonnablement de tout ce qui est proposé d’intéressant (l’exhaustivité est un rêve, juste pratiqué par « L’Annuel »), les œuvres disparaissent avant que les mensuels aient pu tenter de les défendre. Mais il ne s’agit pas d’une évolution de la critique, plutôt d’une tentative d’adaptation à une distribution folle, ce qui n’est pas la même chose. Quant à la généralisation du DVD et du téléchargement, j’avoue ne pas savoir comment l’appréhender. Le tourbillon de la consommation hors des cadres habituels est tel qu’il échappe à toute prise : la parution effrénée de coffrets, tous aussi importants, interdit tout suivi sérieux, sauf à transformer les revues en bulletins de l’actualité DVD. Idem pour le piratage ou la VOD : les robinets individuels coulent à un régime trop puissant pour que l’on puisse intervenir. C’est là l’événement le plus important de ces dix dernières années ; le premier qui trouve la bonne recette pour le maîtriser ou prévoir son développement à court terme a gagné.

Pierre Murat (Télérama) : La critique de cinéma est devenue à la fois plus élitiste et moins cultivée. Situer un film, dans la carrière d’un réalisateur ou dans l’histoire du cinéma, n’intéresse, visiblement, personne. On a, parfois, l’impression que les critiques s’écrivent, de journal à journal, des messages perso…

Didier Péron (Libération) : Ce qu’il faut considérer, ce n’est pas tant l’évolution de la critique de cinéma dans son ensemble que la transformation massive du paysage médiatique dans lequel elle intervient désormais. L’apparition et le développement d’Internet ont permis à tous les spectateurs de rendre définitivement juste (et prémonitoire) la phrase de François Truffaut : “Tout le monde a deux métiers dans la vie : le sien et critique de cinéma.” Les blogs, les chats, la circulation d’une parole virtuelle s’agrippant à des lambeaux de films disséminés sur la toile par les distributeurs ou les pirates : c’est désormais sur ce fond d’une prise de parole ininterrompue, faites de coups de gueules, d’opinions à l’emporte-pièce et d’invectives entre internautes que se détache ce que l’on identifie comme le discours critique (celui publié dans les journaux et magazines papiers), et l’on ne mesure pas encore totalement quel impact cette mutation va opérer dans notre manière de parler des films (et de les regarder).

Michel Rebichon (Studio) : Le cinéma est partout. Non seulement dans la presse spécialisée mais de plus en plus largement dans les quotidiens, les hebdos, les mensuels féminins, les magazines de mode. Il est à la télé (mal représenté, mais bon…) Il est sur le net. Bien en amont, on parle des films sans les avoir vus, on voit les bandes-annonces tout le temps, on connaît le box-office du pays d’origine, bref l’attente n’est plus la même. Le spectateur se fait une idée avant d’avoir lu la moindre ligne… Du coup la critique a un goût de réchauffé, perd sa puissance de prescriptrice et bascule plus dans l’analyse ou la mise en perspective d’une œuvre.

Alain Riou (Le Nouvel Observateur) : Quoiqu’il soit très difficile de parler de la critique en général, je note de sa part une évolution d’ensemble à peu près irrésistible vers une plus grande exigence. Sentant probablement que le cinéma original est menacé par la mainmise de l’argent sur l’industrie des images, elle se met à défendre – y compris dans les médias populaires lorsqu’elle y a la parole – un cinéma de recherche contre un cinéma grand public, et de façon systématique (un peu comme la critique pointue de la génération précédente défendait systématiquement tout film tiers mondiste ou issu du bloc de l’Est contre le cinéma du système occidental). C’est une position que l’on peut difficilement dénoncer mais qui a ses inconvénients. La qualité, dans le domaine du cinéma, est liée au talent des artisans des films, et non aux caractéristiques de la production. Le mérite du « Positif » et des « Cahiers du Cinéma » des années 1950 est d’avoir montré qu’il y avait des auteurs (et pas des moindres : Ford, Hitchcock, Hawks, Cukor, Walsh, Capra, Minnelli, Wilder, etc.) aussi bien dans le système hollywoodien que dans la production autonome. Or, la tendance actuelle sur-privilégie la recherche de l’originalité, fut-elle purement cérébrale, au risque de ne plus voir dans le cinéma qu’un cas particulier de l’art conceptuel. Et valorise excessivement la notion de culture, laquelle ne se confond pas toujours avec l’art. Au XIXe siècle, les peintres estimés culturels étaient ceux que l’on considère aujourd’hui comme des pompiers, et en littérature, Victor Hugo, Balzac, Dumas, Lamartine, George Sand étaient tenus par la majorité de la critique pour des faiseurs, par opposition à Gustave Planche, Xavier de Méricourt et autres, que l’on supposait immortels.

Jean Roy (L’Humanité) : Comment la critique de cinéma a-t-elle évoluée ? La critique n’a pas évolué, et n’a pas à le faire. Sa mission est éternelle et les difficultés pour parvenir à ses fins aussi. Tout est déjà dans « Hippias majeur » de Platon. On poursuit avec « Critique de la faculté de juger » et « Observations sur le sentiment du beau et du sublime » de Kant. On passe par l’« Esthétique » de Hegel. On va jusqu’à « Théorie esthétique » d’Adorno et le compte y est.

 

2. Pensez-vous qu’il faille entretenir volontairement la polémique et les oppositions entre journaux, pour que la critique conserve une forme de dynamique ?

Dominique Borde (Le Figaro) : L’opposition est intrinsèque à la liberté du critique au sein de sa rédaction – ce que nous avons encore au « Figaro ». De même, de journaux à journaux, il faut entretenir l’opposition mais pas la polémique.

Michel Ciment
(Positif) : Il ne me semble pas qu’il faille entretenir volontairement la polémique, mais je regrette que, naturellement, peu de débats s’engagent dans la presse autour du cinéma. Cela est dû, me semble-t-il, à l’homogénéisation de la critique, qui pense souvent comme un seul homme (ou femme) dans une lignée héritière des « Cahiers du cinéma » (voir le ressassement autour du “travelling de Kapo”). Je regrette la diversité de tendances (catholique, communiste, gauchiste, surréaliste, esthétique, d’extrême-droite) qui se faisait jour dans les années 1950 et 60.

Laurent Cotillon
(Ciné Live) : Difficile de l’entretenir volontairement. Toutefois, la polémique est indispensable. Elle nourrit le cinéma. Mais c’est aux films et aux cinéastes de la provoquer. Pas à un arbitre chargé de mettre de l’huile sur le feu pour l’entretenir artificiellement.

Jean-Luc Douin
(Le Monde) : J’en ai peur. Tous les journaux se ressemblent, ou presque. Les émissions (radios, télé) qui organisent des débats sur les films composent leurs plateaux comme des castings. C’est « Au théâtre ce soir ». Chacun son emploi (le râleur, la bimbo, le jeune art et essai, le pro-gore, etc.). Il serait sain que chaque journal affirme sa différence, car tous sont devenus uniformes.

Jean-Michel Frodon
(Les Cahiers du Cinéma) : Non. Pour moi l’engagement critique, y compris virulent, doit concerner le rapport aux films. Le fait d’entretenir artificiellement des polémiques d’un autre âge me semble stupide et archaïque.

Jean-Marc Lalanne
(Les Inrockuptibles) : Je ne crois pas du tout à une quelconque forme de stratégie. La tâche d’un critique est de trouver les bons films, et il ne doit pas se soucier de tactique et de positionnement dans une toute petite microsociété.

Éric Libiot
(L’Express) : Surtout pas !!! C’est malheureusement ce qui se passe aujourd’hui d’une façon insidieuse et non dite. On a l’impression que certains critiques, dans les journaux dont on dit qu’ils font la pluie et le mauvais temps, écrivent autant en fonction de ce qu’ils pensent que de ce que pense la plume d’à côté. Le critique, qui est d’ailleurs, avant tout, journaliste, écrit pour le lecteur. Et pour lui seul. Un point c’est tout. Non mais ! Un vœu tout de même : si on pouvait lire, de temps en temps, le mot “plaisir”, ce serait bien. C’est un mot qui existe. À la lettre P, dans tous les bons dictionnaires.

Lucien Logette
(Jeune Cinéma) : Y a-t-il vraiment encore polémique, comme celle entretenue dans le bel âge de la cinéphilie entre « Les Cahiers » et « Positif » ? Je n’en suis pas certain. Certes, il y a encore des asticotages, des éditoriaux perfides, des positions tranchées sur tel ou tel réalisateur, une façon différente de considérer le cinéma français, américain ou asiatique. Mais cela n’a plus rien à voir avec les couteaux (théoriques) jadis tirés. Il continue à y avoir des oppositions, politiques – la page cinéma de « L’Humanité » n’est pas celle du « Figaro » – ou esthétiques – « Télérama » ne ressemble pas à « Positif » -, mais cela fait partie d’un processus normal. Il peut m’arriver d’être ébahi, ou très en colère, à la lecture de certains articles des « Inrockuptibles » ou de « Libération », mais l’acceptation des positions opposées fait partie de la règle du jeu ; la critique de cinéma a toujours été dynamique (il suffit de relire les revues des années 1930 pour s’en rendre compte), les polémiques naissent toutes seules sans que l’on ait besoin de les créer ou de les entretenir.

Pierre Murat
(Télérama) : “Entretenir volontairement la polémique” ? Sûrement pas ! Et encore moins entre des revues : la guéguerre entre « Positif » et « Les Cahiers » n’a aucune raison d’être à une époque où c’est tout le cinéma d’auteur qui se meurt… Néanmoins, un peu d’insolence personnelle, un brin d’audace dans le style et les idées, ça pourrait faire échapper à la déferlante de l’académisme, non ?

Didier Péron
(Libération) : Non, il faut entretenir l’indépendance des journaux et des journalistes. C’est nettement plus ambitieux et pas forcément bien parti pour…

Michel Rebichon
(Studio) : Ça ne sert à rien. Rien n’est “volontaire”, ce n’est pas parce qu’on s’appelle monsieur X ou Y et qu’on a plusieurs chefs-d’œuvre à son palmarès qu’on ne peut pas se planter. Et partant du principe de qui aime bien châtie bien, tout est possible. Les querelles sont vaines, mieux vaut donner envie d’aller voir les films que les tuer dans l’œuf au nom d’une école, d’un style, d’un passé ou d’un casting. Quand un film divise la rédaction, on fait un “pour” et un “contre”. La dynamique naît de la passion, de la curiosité, de la surprise. C’est l’antipolitique des chapelles et des réalisateurs qui ont ou pas “la carte”.

Alain Riou
(Le Nouvel Observateur) : Cent fois oui. La pensée unique menace terriblement la critique, domaine plus exposé que d’autres à l’erreur. Une grande diversité d’opinions rend le tamis plus serré, et réduit le risque de voir les jugements d’une génération férocement ridiculisés par le temps. Personne n’ayant la science infuse, le débat, voire la bagarre, est ce qui me paraît le plus efficace pour garder en vie la bonne cinéphilie, et pour irriguer un art déjà pas mal menacé de devenir un objet de musée.

Jean Roy
(L’Humanité) : Il n’y a aucune polémique à entretenir. On défend ce que l’on croit être juste et c’est tout, ce qui n’empêche pas qu’un usage raisonné de la polémique puisse contribuer à étayer ses positions. Un bon exemple en serait le « Contre Sainte-Beuve » de Proust.

 

3. Face au poids grandissant de l’industrie sur la création cinématographique, la critique a-t-elle une forme de rôle politique à jouer ? Quel est son pouvoir réel ?

Dominique Borde (Le Figaro) : Le pouvoir de la critique est de plus en plus minime, si l’on compare avec ce qu’elle était dans les années 1960 et 70. L’industrie et le commerce l’ont réduite au rôle de transmetteur.

Michel Ciment
(Positif) : Face aux grosses sorties et à leur budget publicitaire, la critique n’a quasiment aucun pouvoir. Par contre, elle est un contrepoids indispensable au marketting pour soutenir des œuvres plus singulières. Nombre d’auteurs internationaux doivent leur visibilité à l’action de la critique. Hélas, il me semble que souvent la critique a davantage un pouvoir de nuisance que de soutien. Elle peut massivement soutenir un auteur ou un film sans qu’il rencontre pour autant ses spectateurs. Par contre, un accueil négatif face à un petit film inconnu peut signer son arrêt de mort.

Laurent Cotillon
(Ciné Live) : Son pouvoir est de plus en plus réduit. Il suffit de constater le succès de certains films en dépit d’une critique assassine. Qui plus est, le marketing parvient à court-circuiter la critique. On a maintenant un cinéma à deux temps : un cinéma purement commercial et distractif, et un cinéma d’auteur. Sur ce dernier, la critique garde son influence. C’est elle qui désigne les prochains grands talents, qui fait le succès d’une œuvre.

Jean-Luc Douin
(Le Monde) : Elle n’a plus de pouvoir, c’est fini. L’industrie a gagné. Elle pourrait en avoir si les médias résistaient, or les médias s’alignent sur les phénomènes de société, le box-office. Le temps où les journaux s’enorgueillissaient d’avoir une plume, un critique respecté, est terminé. Les médias les ont exterminés.

Jean-Michel Frodon
(Les Cahiers du Cinéma) : Oui, si la politique est précisément la mise en œuvre de l’action concertée des hommes face aux pressions de ce qui leur échappe (la nature, l’inconscient, l’économie). Son pouvoir n’est pas nul, même s’il s’agit de “guerre asymétrique” : le rôle de la critique existe encore au moment de la sortie en salles (demandez à Pascale Ferran !), mais surtout il intervient dans les choix de festivals, de chaînes thématiques et d’éditeurs vidéo, dans la reconnaissance qui aidera un réalisateur à faire un autre film même si le précédent a été un échec commercial, etc. La critique est la justification ultime des politiques d’aide sélective, et tout l’appareillage réglementaire et diplomatique de l’exception culturelle. Son pouvoir réel est sur le long terme.

Jean-Marc Lalanne
(Les Inrockuptibles) : Oui bien sûr. Et le mot pouvoir ne lui convient pas. Elle peut simplement infléchir les lois éconmiques. Elle peut aussi aiguiser le regard, y compris sur des objets majoritaires de l’industrie, qui ne sont pas nécessairement pris en compte par le discours critique classique.

Éric Libiot
(L’Express) : Aucun pouvoir, même s’il est difficile de mesurer le rien. Le rôle que pourrait jouer la critique se résume, au cas par cas, à celui que veut bien lui faire jouer le critique. À chacun de mesurer la façon dont il veut écrire sur un film. En revanche, le journaliste, lui, peut et doit, exercer un rôle critique – au sens large – contre toutes les institutions et les pouvoirs quels qu’ils soient.

Lucien Logette
(Jeune Cinéma) : Soyons sérieux. On n’a pas besoin d’avoir recours à une formule célèbre, que Malraux avait piquée à André Lang, qui lui-même l’avait empruntée à Canudo, pour rappeler que l’industrie a toujours pesé d’un poids énorme, à tous les niveaux, de la production à la distribution. À la fin des années 1920, les revues spécialisées (« La Revue du cinéma », « Cinégraph », « Cinémagazine ») partaient déjà en guerre contre les financiers. Ce n’est pas aujourd’hui, alors que les nouvelles formes de consommation sont en train de révolutionner la distribution (donc la production), que la critique va pouvoir jouer quelque rôle que ce soit dans les enjeux qui se dessinent. Ce sont là choses qui la dépassent. Notre rôle se situe en fin de chaîne, au rang du produit fini, qu’il s’agit de juger, et d’éventuellement défendre, ce qui s’avère de plus en plus difficile. Mais le pouvoir réel de la critique est d’ordre marginal, il ne faut pas se leurrer : la plupart du temps, elle n’a que peu d’influence sur la vie publique d’un film. Aucun des succès éprouvés, ceux à plusieurs millions de spectateurs, ne lui a jamais été dû, au contraire (rappelons-nous la polémique L’As des as / Une chambre en ville il y a 25 ans), et Les Bronzés 3 ou Camping ont résisté à tous les articles défavorables ; elle peut contribuer à l’insuccès, en attaquant un film, mais cela ne marche que si celui-ci est fragile. Mais elle peut s’époumoner pour promouvoir le dernier film des Straub ou de Chantal Akerman, cela n’apportera aucun supplément aux habituels spectateurs captifs – idem pour Flandres ou Lady Chatterley, que les louanges unanimes n’ont pas sauvé de la semi-indifférence. La critique qui compte, en termes d’impact, c’est celle qui passe à la télévision, et qui se confond avec la promotion. Son rôle est simplement d’accompagnement. Quant aux succès inattendus, ils sont plus le résultat d’un bouche-à-oreille de spectateurs conquis que de l’emballement critique : Little Miss Sunshine en est le dernier exemple. Restons humbles. Nous ne sommes lus ou écoutés que d’un tout petit monde. Notre rôle est de mobiliser un public averti – les lecteurs des périodiques spécialisés – sur ce qu’il n’a pas forcément les moyens de savoir (l’état du monde au-delà des écrans parisiens) et de lui fournir, outre l’information, l’analyse qui lui permettra d’aller plus avant ; et ce n’est déjà pas si inutile.

Pierre Murat
(Télérama) : Si on ne croit plus au rôle politique de la critique, autant changer de métier ! Le tout, c’est d’en faire, précisément, de la politique. Et c’est dur dans une presse écrite où la place de la critique se réduit comme peau de chagrin. Mais, même si on est cernés, comme à Alamo, et sans se lancer des fleurs, heureusement qu’on est là, nous les critiques survivants, face à la télé (100 % publicitaire) et au web (souvent insignifiant, hélas)… Le pouvoir réel, on s’en fout, on n’est pas là pour se poser des questions, on verra plus tard ! Pour l’instant, on résiste…

Didier Péron
(Libération) : Oui, si elle est réellement indépendante et ne se laisse intimider par aucune des techniques à impact de la publicité et du bourrage de crâne promo, tel que le pratique la télévision. Elle a dans ses meilleurs moment un rôle de contre-pouvoir à exercer, ne serait-ce que pour donner une existence à des films sans valeur marchande immédiate. Mais les pressions montent pour qu’aucune tête ne dépasse.

Michel Rebichon
(Studio) : Rien à voir. L’industrie ne tuera jamais le talent. L’art n’est pas forcément l’argent. La critique n’est pas un “flicage”, c’est donner à partager, à comprendre, à aimer, à découvrir.

Alain Riou
(Le Nouvel Observateur) : La critique a beaucoup plus d’avenir qu’elle ne le pense : elle influence aujourd’hui très directement la création, à travers les chaînes comme Arte ou des institutions comme la Commission d’Avance sur Recettes, qui a un grand pouvoir d’influence.

Jean Roy
(L’Humanité) : Y a-t-il un poids grandissant de l’industrie sur la création ? Michel-Ange était-il libre de mettre quatorze apôtres à table quand Jules II lui commandait le plafond de la Sixtine ? Bach pouvait-il échapper au contrat qui le liait à son employeur en acceptant le poste de cantor de l’église Saint-Thomas de Leipzig, cahier des charges si léonin qu’il venait d’être refusé par Georg Philipp Telemann et Christoph Graupner ? Là est justement le pouvoir souverain de la critique, qui n’est soumise à aucun diktat.

 

4. Avez-vous constaté ces dernières années une uniformisation des goûts ou/et (justement !) du cinéma lui-même ?


Dominique Borde
(Le Figaro) : L’uniformisation du cinéma qui résulte des incidences commerciales ont forcément influé. Du côté de la critique, le jugement n’est plus valable que dans les cas extrêmes.

Michel Ciment
(Positif) : La réponse à cette question est déjà exprimée en 2. Pour ce qui est du cinéma lui-même, l’uniformisation se fait aussi particulièrement sentir en France, où le poids des chaînes de télévision dans le financement des films conduit souvent à un formatage qui évite aussi bien les recherches formelles que les sujets qui dérangent, tant la recherche de l’audimat est prépondérante.

Laurent Cotillon
(Ciné Live) : La crise qui frappe le cinéma dans le monde depuis quelques années a eu pour conséquence une minimisation des risques. Les licences, les suites, les “recettes” ont pris le pas sur le risque. Les spectateurs ont donc été gavés de films ayant d’étroits et évidents liens de parenté. Un spectateur, c’est comme un enfant : si vous habituez un enfant à ne manger que des pâtes et du jambon, il fera la grimace devant une ratatouille. Pareil pour le spectateur. Il faut varier les goûts et les plaisirs, éduquer les sens. Et donc proposer des choses différentes, nouvelles.

Jean-Luc Douin
(Le Monde) : Bien sûr. Hormis quelques bémols ici et là, toute la presse est aux ordres. Lorsqu’un critique “dépasse les bornes”, il est interdit de projection privée par tel distributeur… De toute façon, nous dit-on, les lecteurs ne se réfèrent plus aux critiques. Plus confiance. Ou rien à foutre.

Jean-Michel Frodon
(Les Cahiers du Cinéma) : Non. Il me semble au contraire que la production mondiale de cinéma est plus riche et plus diverse que JAMAIS au cours de l’histoire du cinéma. Le problème est dans la diffusion, l’accessibilité de ces œuvres.

Jean-Marc Lalanne
(Les Inrockuptibles) : Je crois que l’uniformisation des goûts, dénoncée de façon spectaculaire (donc exagérée) par Michel Ciment est totalement derrière nous. Dans les années 1990, on a pu observer que la plupart des jeunes critiques avaient un socle théorique commun. Aujourd’hui, le net fabrique une cinéphilie d’ultra-spécialistes, une sorte d’archipel des goûts et des points de vue. L’avantage est celui d’une certaine pluralité, d’une vraie diversité – finalement chaque type de film peut trouver son spécialiste, un film de ninja comme un mélo de Bollywood, le cinéma militant de 1967 à 1969 comme le western muet, et désormais beaucoup de médias ou de revues peuvent couvrir tout le spectre du cinéma en agrégeant les spécialistes. Le problème, c’est qu’une certaine tradition humaniste, universaliste, de la critique, visant à transpercer en un seul point de vue toute la toile du cinéma, à relier par un seul coup de pensée ses bords les plus éloignés, la croyance que le cinéma finalement est une essence à la fois transgenres, transhistorique, transfrontalière, ne peut se reconnaître dans ces discours d’experts, dont l’horizon littéraire est davantage le dictionnaire que l’essai et l’autobiographie – les deux formes littéraires qu’ont toujours visées les formes les plus hautes de la critique.

Éric Libiot
(L’Express) : Non, pas vraiment, contrairement à ce qui s’entend ici ou là. Le cinéma est en train d’investir d’autres lieux que la salle de cinéma. Sa révolution ne fait que commencer. Les artistes sont toujours là. Il faut arrêter de monter les uns contre les autres : ceux qui font des films à larges entrées et les autres. Dans ce cas-là, rien ni personne n’est meilleur qu’un autre.

Lucien Logette
(Jeune Cinéma) : Uniformisation des goûts, non. Consensus critique, sans doute. Aujourd’hui, tout le monde aime tout le monde. Il n’y a plus, à quelques exceptions près (heureusement), d’auteurs uniquement défendus par une revue, ce sur quoi se fondait à l’époque la polémique « Cahiers »/« Positif » : la distinction entre hitchcocko-hawksiens et hustoniens participait d’une vision du monde différente. Certes, « Libération » continue d’attaquer Tavernier avant tout examen, mais c’est anecdotique. Allen, Eastwood, Burton, Scorsese, Kaurismäki, Resnais, Kiarostami, Desplechin, Godard même (qui pourtant constitua longtemps un abcès de fixation pour quelques-uns), pour s’en tenir à quelques noms célèbres, sont défendus par toute la critique sans distinction. Le respect des auteurs à haute valeur intellectuelle ajoutée est général – il y a quarante ans, il était permis de ne pas aimer systématiquement le dernier Bresson ; ce serait inenvisageable désormais. Bon, tout le monde ne chante pas encore la même partition, il suffit d’écouter « Le Masque et la Plume » pour s’en convaincre, mais les dissonances sont mesurées. Uniformisation du cinéma lui-même, non. Certes, si l’on voit, comme moi, tous les films produits en France en une année, on a vite fait de constater quelques points de convergence ; les films étant, dans leur majorité, coproduits par des chaînes de télévision, ils obéissent à certaines règles de formatage – durée, rythme – qui, si elles ne sont pas édictées officiellement, déterminent le profil de l’œuvre. Ce n’est pas (encore ?) de la reproduction à l’identique, mais l’on sent les tendances, d’une année à l’autre, depuis les acteurs utilisés jusqu’à l’écriture du film – retrouver dans dix produits datés 2006 un même mouvement de caméra jamais vu en 2005 est un signe. Est-ce de l’ordre du conscient volontaire ou de l’imprégnation inconsciente, comme les tics de langage journalistiques, qui expriment leur époque avant d’être remplacés ? Joker. Mais l’on parle ici d’un certain état de la production nationale. Il suffit d’assister à un festival hors des frontières, pas un grand festival de catégorie A, Venise ou Berlin, mais un “petit” festival voué aux premiers ou seconds films, pour s’apercevoir de l’extrême diversité de cinématographies peu fréquentées (Norvège, Chili, Finlande) ou encore balbutiantes (Slovénie, Macédoine, Estonie) et dont on ne verra aucun exemple parvenir jusqu’à nos salles. Alors, uniformisation des produits des grandes industries occidentales, sans doute, mais si l’on regarde un peu plus loin que le bout de son écran, non.

Pierre Murat
(Télérama) : Le plus dur, peut-être, c’est cette confusion, de plus en plus répandue dans le public – et entretenue par certains critiques – que la valeur d’un film se mesure à la qualité du scénario. Et la mise en scène, bordel ?

Didier Péron
(Libération) : Des goûts probablement puisque l’on peut noter parfois des consensus étonnants sur des films a priori difficiles (cf. le cas du traitement presse quasi-unanimement positif du Tiresia de Bertrand Bonello), mais pas du cinéma. Je ne le ressens pas, en tout cas.

Michel Rebichon
(Studio) : NON ! Le public français a fait la fête à Pirates des Caraïbes 2, Camping, Les Bronzés 3, Da Vinci Code, certes, mais aussi à Brokeback Mountain, Borat, Volver, Marie-Antoinette ou The Queen. Le cinéma est riche, multiple… Il faudrait plutôt se demander pourquoi certains films sont si frileusement distribués en province. En plus, en France, nous avons la chance d’ouvrir nos portes à un tas de “cinématographies” venues du monde entier. Quand on rentre dans une pâtisserie, pourquoi se contenter de l’éclair au chocolat que l’on connaît par cœur ? On peut essayer un mille- feuille, une tarte ou un friand. Non ?

Alain Riou
(Le Nouvel Observateur) : Incontestablement oui, et c’est le corollaire des observations précédentes. La logique de l’industrie conduit à la fabrication de comédies ou de films de genre, fabriqués comme des fromages industriels, en cherchant la synthèse des goûts supposés d’un public uniformisé, production qui n’a aucun intérêt. Et, en face, la logique culturelle de la critique conduit souvent à l’élaboration d’œuvres absolument élitistes qui n’ont aucune espèce de vie réelle dans le public, et sont exposées à tous les aléas de la mode et du snobisme nouveau riche. Je trouve très inquiétant de voir la disparition progressive d’un cinéma à la fois intelligent et accessible, piquant, mordant et familier, parmi lesquels se recrutaient absolument tous les auteurs que nous aimons : Renoir, Becker, Sacha Guitry, Grémillon, Christian-Jaque (et Jeanson), Autant-Lara (et Aurenche), Demy, Ophüls, Pagnol, Truffaut.

Jean Roy
(L’Humanité) : Le cinéma n’a jamais été aussi divers qu’aujourd’hui, et les goûts parallèlement, par la force des choses. On trouvera plus facilement des points communs entre Renoir et Duvivier, Ford et Hawks, Vertov et Poudovkine, De Sica et Rossellini qu’entre Beineix et Garrel, Spielberg et Jarmush, Mikhalkov et Sokourov, Moretti et Crialese.

 

5. Selon vous, quels sont les cinéastes majeurs qui se sont imposés dans les dix dernières années ?

Dominique Borde (Le Figaro) : Dans le cinéma français, personne depuis la mort de Pialat. Dans le cinéma américain, on reste sur les maîtres : Spielberg, Scorsese, avec en plus Tarantino. Et puis pour le reste, il y a Wong Kar-wai…

Michel Ciment
(Positif) : Todd Solondz, Paul Thomas Anderson, James Gray, Alexander Payne (États-Unis), Hong Sang-soo, Lee Chang-dong, Bong Joon-ho (Corée), Nuri Bilge Ceylan (Turquie), Lynn Ramsay, Pavel Pawlikowski (Grande-Bretagne), Alex van Warmerdam (Pays-Bas), Luc & Jean-Pierre Dardenne (Belgique), Alejandro Gonzales Iñárritu (Mexique), Pablo Trapero (Argentine), Jia Zhang-ke (Chine), Garin Nugroho (Indonésie), Eric Khoo (Singapour), Vincenzo Marra, Mario Marlone (Italie), Bruno Dumont, François Ozon, Michel Gondry, Pascale Ferran, Arnaud Desplechin (France).

Laurent Cotillon
(Ciné Live) : François Ozon, John Lasseter, Hayao Miyazaki (qui n’a eu la reconnaissance de l’Occident que très longtemps après le Japon), Peter Jackson, Paul Thomas Anderson, Michel Gondry… J’en oublie sûrement !

Jean-Luc Douin
(Le Monde) : Hong Sang-soo, Bruno Dumont, Lucrecia Martel, Cristi Piu, Carlos Reygadas, Sofia Coppola, et… Fabien Onteniente.

Jean-Michel Frodon
(Les Cahiers du Cinéma) : Deux types de réponses : des cinéastes qui tournaient déjà, certains depuis longtemps, mais qui se sont imposés depuis dix ans comme les grands artistes de leur époque : Abbas Kiarostami, Hou Hsiao-hsien, Alexandre Sokourov, Olivier Assayas, Wong Kar-wai, Arnaud Desplechin, Claire Denis, David Cronenberg, Amos Gitai, Gus Van Sant, Tsai Ming-liang, Michael Mann, Takeshi Kitano. Et des découvertes de la décennie : M. Night Shyamalan, Abdellatif Kechiche, Marc Recha, Larry Clark, Sean Penn, Jean-Pierre & Luc Dardenne, Bruno Dumont, Wang Bing, Jia Zhang-ke, Hong Sang-soo, Bong Joon-ho, Pedro Costa, Sharunas Bartas, Jafar Panahi, Pablo Trapero, Lucrecia Martel, Lisandro Alonso, Carlos Reygadas, Eric Khoo, Nicolas Klotz, Mathieu Amalric, Elia Suleiman, Apichatpong Weerasethakul, Isild Le Besco, Kiÿoshi Kurosawa, Shinji Aoyama, Abderrahmane Sissako, Mahamat Saleh Haroun, Sofia Coppola.

Jean-Marc Lalanne
(Les Inrockuptibles) : Critère : ont réalisé leur premier long métrage il y a moins de dix ans. Apichatpong Weerasethakul, Arnaud & Jean-Marie Larrieu, Alain Guiraudie, João Pedro Rodrigues, Jia Zhang-ke, Abdellatif Kechiche, Christophe Honoré, Hong Sang-soo, Bong Joon-ho, Christian Petzold, Henner Winckler, Wes Anderson, Bobby & Peter Farrelly.

Éric Libiot
(L’Express) : Il reste malheureusement encore des cinéastes majeurs qui ne se sont pas encore imposés. Je m’en tiendrai donc à une liste personnelle, subjective, à moi-même et en ce qui me concerne, de cinéastes que j’estime importants depuis dix ans. Wes Anderson, Paul Thomas Anderson, James Gray, Christophe Honoré, Jacques Audiard, Guillaume Nicloux, Arnaud des Pallières, Bong Joon-ho, David Fincher, les frères Dardenne, Im Sang-soo… Et d’autres sûrement. Qu’ils m’excusent.

Lucien Logette
(Jeune Cinéma) : Dix ans est une durée un peu courte pour déterminer à coup sûr l’importance exacte d’un cinéaste. En dix ans, un cinéaste “normal” parvient à mener à bien trois projets, sauf exception. Il y a des premiers films superbes qui n’ont pas été suivis de réussites, des troisièmes films étonnants alors que l’on n’avait pas remarqué les premiers. Donc, toute mesure de l’importance exacte d’un nouveau nom est de l’ordre du pari. Mais puisqu’il faut en citer quelques-uns, sous bénéfice de confirmation pour certains : les frères Dardenne, Gus Van Sant (certes, il a commencé avant 1996, mais il s’est vraiment imposé depuis), Alejandro Gonzalez Iñárritu, Hong Sang-soo, François Ozon, Andrei Zviaguintsev, Nuri Bilge Ceylan, Michael Winterbottom, Kim Ki-duk, Michel Gondry…

Pierre Murat
(Télérama) : Pas de nouveau Orson Welles, d’accord. Mais, tout de même, Wong Kar-wai, les frères Dardenne, Paul Thomas Anderson, François Ozon, Alejandro Gonzalez Iñárritu et, en trichant un peu, à deux-trois ans près, Desplechin et Tarantino. Pas mal…

Didier Péron
(Libération) : Le Chinois Jia Zhang-ke, l’Américain Wes Anderson, le Français Dominik Moll, le Japonais Hayao Miyazaki, entre autres…

Michel Rebichon
(Studio) : Sur ces dix dernières années, dites-vous ? Alejandro Gonzales Iñárritu, David Fincher, Jacques Audiard, Sofia Coppola, Gregg Araki, François Ozon, Christophe Honoré, Wong Kar-wai…

Alain Riou
(Le Nouvel Observateur) : Je trouve qu’il est difficile d’abaisser à dix ans l’âge de la majorité. Il faut qu’une œuvre résiste au moins à un changement de génération pour être considérée comme vraiment solide. Je pense en revanche qu’on a assisté à quelques belles confirmations, Almodóvar, Tim Burton, Wong Kar-wai, Desplechin. Il y a aussi des metteurs en scène plus anciens, dont on a fini par découvrir à l’usage qu’ils possédaient une forte dimension artistique que la volontaire légèreté de leur approche avait empêché de percevoir. Par exemple Pascal Thomas. D’une façon générale, j’aime suffisamment la critique et les critiques pour reconnaître toute la nécessité de leur action, et en même temps pour ne pas relever leur principal défaut : le peu d’attention qu’ils portent à la légèreté, qui est un des critères suprêmes de l’art.

Jean Roy
(L’Humanité) : Dix ans ? Que c’est peu pour juger d’une œuvre ! Cela ne laisse place qu’aux étoiles filantes à la Delluc ou Vigo. Dix ans après Douro, Feina Fluvial, Oliveira n’en était qu’à Aniki Bobo. Sur le même laps de temps, Ophüls n’en était qu’à De Mayerling à Sarajevo, Hitchcock à Number Seventeen et Ozu tournait encore des screwball comédies. Les aurait-on cités ? La critique n’est pas l’art de l’épiphénomène.