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Entretien avec Maryse Sistach À propos de La Niña en la piedra

Du 24 au 30 septembre 2007, s’est tenue la Semaine des cultures étrangères au cinéma Publicis à Paris. Le regard féminin était à l’honneur à travers des films issus du monde entier. L’occasion de se rappeler que les femmes restent encore minoritaires à la réalisation dans ce milieu très masculin qu’est le cinéma et ce, quels que soient les pays.  Maryse Sistach, cinéaste mexicaine, est venue présenter en avant première La Niña en la piedra. On y retrouve son interprète principale de Parfum de violettes, Jimena Ayala, ainsi que dans le rôle principal, Sofia Espinosa, remarquée en 2007 à Cannes dans la palme d’or du court métrage Ver llover. En attendant une prochaine sortie en salles bien méritée, voici pour patienter quelques mots de Maryse Sistach.

En France, on vous connaît à travers Parfum de violettes et L’Année de la comète sortis en salles. Cependant, et tous les films que vous avez réalisés depuis les années 1980 nous restent encore inconnus. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre travail ?

Nous avons réalisé la « trilogie de la cruauté » commençant avec Parfum de violettes et se terminant avec La Niña en la piedra. Actuellement, nous faisons une comédie (El Brasier de Emma) et auparavant L’Année de la comète était un film historique. On peut dire qu’avec ma formation initiale en anthropologie, je me rattache au cinéma social. Après mes études, j’ai décidé de faire du cinéma à travers le documentaire. Finalement, j’ai remarqué que la fiction permettait d’approfondir une réflexion plus profonde sur la réalité sociale présentée. En outre, j’ai ressenti une très grande fascination pour la direction des acteurs.

Lors de la présentation de vos films à Paris, vous avez parlé du mélodrame comme un genre que vous affectionnez. Les archétypes des personnages de ce genre vous aident-ils à dialoguer avec le public ?

Je suis en effet fascinée par les mélodrames et la plupart des bons films mexicains sont des mélodrames. J’ai été très influencée par eux mais aussi par les films de Chabrol et Pialat. J’adore la manière de Pialat de mettre en scène et en société les personnes qu’il filme.

Au sujet de votre direction particulière des acteurs basée sur un mimétisme de personnes réelles : est-ce qu’il s’instaure un dialogue entre le personnage de fiction et la personne réelle ?

Ce mimétisme se construit non seulement sur la gestuelle utilisée mais encore sur la manière de s’habiller et la sonorité de la langue employée. Dans la plupart des cas, les acteurs n’étaient pas très proche des personnages réels parce qu’ils font souvent partie de la classe moyenne de la société urbaine. Pour eux, l’exercice consistait alors à connaître les personnages réels dont nous nous étions nous-mêmes inspirés pour construire le scénario, en allant jusqu’à partager leur quotidien, afin qu’ils comprennent le sens de chacune de leurs attitudes. Par exemple, avec Arcelia (Ramírez), quand nous avons fait Parfum de violettes, je l’ai poussée à vendre des chaussures en s’habillant comme l’une des vendeuses. Et elle a ainsi découvert une chose que je voulais lui faire comprendre : la douleur des pieds. Cela est devenu important et explique dans le scénario que sa fille lui masse les pieds. Je crois donc que la pratique du métier est quelque chose d’important pour donner l’effet de réalité au personnage. Si ce ne sont pas des métiers proches de l’acteur, il faut selon moi effectuer une recherche personnelle sur celui-ci pour le comprendre dans tous ses gestes. Pour La Niña en la piedra, un homme s’est reconnu dans le personnage ivre du père de Gabino et nous a demandé des droits d’auteurs pour l’utilisation de son personnage…

Pouvez-vous parler des ateliers que vous organisez avec de jeunes acteurs non-professionnels ?

Nous mettons des petites annonces proposant des classes de théâtre destinées aux adolescents durant leurs vacances d’été. Au départ, j’ai déjà les thèmes sur lesquels je veux travailler. Comme il y a plusieurs classes d’âge, je fais plusieurs groupes selon l’âge et le sexe, surtout parce que dans leur cas il y avait un peu une guerre des sexes. Chaque personne devait raconter une expérience, par exemple la violence dans la famille. Et avec ces éléments, nous commencions à faire des improvisations. Celles-ci me donnent parfois des idées pour faire d’autres improvisations, toujours reliées au thème central. Dans chaque cas, il s’agissait de la violence dans la famille, à l’école et entre sexes opposés.

Cela signifie-t-il qu’au début de ces ateliers le scénario n’existe pas encore ?

Il est déjà écrit. Et à cet égard le scénariste (José Buil) a un grand talent, car le plus souvent il y a peu de choses à corriger dans les dialogues employés. Ce scénario me sert surtout à comprendre les personnages dont je vais parler. Ayant constamment en tête le fruit de mes recherches et le scénario, je peux diriger l’atelier et coordonner les relations entre les personnes. La spécialisation d’une personne dans une expression corporelle est très importante. Je travaille d’ailleurs beaucoup avec le corps : ainsi, dans La Niña en la piedra, les interprètes du policier et de son frère ont beaucoup travaillé leurs gestes corporels afin de rendre expressif leur personnage. Parmi les exercices, certains s’attachaient à la respiration tandis que d’autres consistaient à observer la manière avec laquelle les animaux protégeaient leurs petits.

Avez-vous dans ce cadre travaillé avec des professeurs d’école ?

C’est en fait très difficile. Ainsi, pour La Niña en la piedra, je voulais travailler avec les enfants de l’école du film pour qu’ils interprètent les personnages principaux, mais on ne m’a pas accordé la permission. Finalement, l’Éducation nationale nous a accordé un permis pour travailler avec les enfants autour de la musique, des danses et des chants. Ce sont ainsi les professeurs qui ont inventé la chorégraphie des danses dans le film. Je les ai observés travailler et j’ai noté les choses qui me paraissaient incroyables. Par exemple, sur Parfum de violettes, la directrice de l’école était réellement surmaquillée, avec une coiffure comme dans le film. Je préfère m’inspirer de la réalité de cette manière que de demander à un coiffeur de créer des personnages. Il en est de même pour les costumes : les uniformes des écoliers sont les mêmes, on a juste cousu dessus l’année en cours.

Quelle est la réception de vos films par le public dont vous avez représenté la réalité quotidienne en film ?

Parfum de violettes a été très vu : tout d’abord il y a beaucoup de spectateurs, plusieurs copies du film ont été vendues et encore davantage de copies pirates ont circulé. Ainsi, presque dans chaque famille au Mexique il y a une copie pirate du film. Dans la rue, on s’adresse à Jimena et Nancy en les appelant par le nom de leur personnage, les collégiennes s’adressant à elles comme si elles étaient l’une d’elles. Les spectateurs se sont beaucoup identifiés aux personnages. Il y a eu encore un autre phénomène auquel on ne s’attendait pas, c’est la réaction des parents. Ainsi, lors d’une projection à Acapulco, il y a eu des mères qui ont pleuré et certaines demandaient des conseils à Arcelia (Ramírez) pour s’occuper de leurs enfants. Le film est encore dans toutes les écoles, les centres pédagogiques, les instituts de formation des professeurs. C’est un phénomène extra-cinématographique que j’adore.

Les répercussions de vos films sur la réalité vous intéressent-elles beaucoup ?

Oui, parce que je voulais, Parfum de violettes, que la question de la réalité du viol ne soit plus un tabou et que débute un dialogue. Maintenant, les gens commencent à en parler. Dans La Niña en la piedra, ce sont les garçons qui se sont beaucoup identifiés aux difficultés que posent leurs propres relations, la facilité à cet âge de commettre des erreurs qui marqueront pour toujours leur vie et celle des autres. Pour La Niña en la piedra, nous avons mis en place un lien Internet où les spectateurs peuvent laisser leurs commentaires. Le phénomène de ces films n’est donc pas seulement cinématographique. Et c’est ce que j’apprécie le plus finalement. C’est bien, parce qu’au Mexique on a tellement de films américains sur nos écrans que peu d’occasions se présentent au public pour s’identifier. Les producteurs mexicains préfèrent s’engager dans des comédies légères sans implication, alors que, selon moi, le public s’identifie davantage dans les mélodrames. Mais voilà, il y a aussi dans les mélodrames beaucoup de préjugés de classes, parce que ce sont des gens de la haute société qui regardent de haut et avec misérabilisme les plus pauvres. Pour cette raison, il devient très difficile de s’identifier avec ce type de mélodrames.

Vous présentez d’ailleurs un conflit de classe dans Parfum de violettes

En effet, j’ai choisi de présenter la famille de Jessica dans un trou proche d’un cimetière alors que la famille de Miriam se trouve surélevée, comme protégée dans un nid : elle n’a pas à se préoccuper de ses ressources alimentaires même si ce sont des gens humbles. Pour accéder à cette maison, il faut ainsi passer par un long escalier. J’aime beaucoup le personnage incarné par Arcelia parce que c’est une fille-mère comme il y en a tant à Mexico. Elles doivent se débrouiller toutes seules parce que personne n’est là pour leur apporter un quelconque soutien. Ce personnage surprotège sa fille parce qu’elle sent qu’elles sont toutes les deux en permanence menacées. C’est aussi pour cela qu’elle veut éviter le conflit avec l’autre fille, qui appartient à un groupe de gens violents. Il y a donc une part d’égoïsme dans ce souci de protéger sa propre couvée.

Les portraits contrastés des deux mères dans Parfum de violettes sont très intéressants. En effet, la mère du personnage de Yessica couve son fils aux dépens de sa fille et crée ainsi un futur macho.
En effet, les deux mères rejouent tous les mécanismes qui conduisent à la formation du « macho ». Sans eux, le machisme n’existerait plus. Et il y a des gens qui disent que cette vision du film n’est pas féministe : ainsi un article dans Le Monde considérait ce film machiste. Mais en réalité, c’est bien de la sorte que se reproduit le machisme.

Dans La Niña en la piedra quelque chose de nouveau apparaît dans votre filmographie : ce sont les clins d’œil à vos précédents films. Ainsi, on retrouve les deux adolescentes de Parfum de violettes, plus âgées, qui jouent le rôle d’anciennes amies de collège.

Oui, elles voulaient d’ailleurs insister sur cet aspect dans leur dialogue. C’est pour moi la même idée que dans le cycle Antoine Doisnel chez Truffaut : le personnage incarné par Jean-Pierre Léaud était dans Les 400 coups si touchant que les spectateurs ont aimé le retrouver dans d’autres films.

Propos recueillis par Cédric Lépine