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L’été meurtrier… Serrault, Bergman, Antonioni…

Décidément, “les nuits de la pleine lune” ne sont guère bénéfiques au cinéma. C’était les 29 et 30 juillet derniers : en deux jours disparaissaient deux génies (Michel Serrault, le 29, Ingmar Bergman, le 30) et un grand nom (Michelangelo Antonioni, le 30, aussi) du Septième Art. C’est Plantu, dans son dessin du Monde du 1er août, qui trouva le ton juste, en faisant proposer par un St. Pierre hilare à Bergman arrivé au paradis, le choix entre Ratatouille et une séquence culte de La Cage aux folles. C’était avant que la disparition d’Antonioni soit connue. Le dessin n’aurait pas été possible avec l’auteur de L‘Avventura. Bergman avait de l’humour… Je sais que je vais faire bondir nombre de lecteurs. Mais j’ai beau une fois encore ressasser mon Brassens (“les morts sont tous des braves types”), avoir revu sans déplaisir Le Cri, me rappeler avoir apprécié Femmes entre elles (d’après Pavese) ou Blow Up, je reste toujours plus proche de J. Lourcelles, qui voit en Antonioni un “grand illustrateur de poncifs”, que des éloges de ses innombrables thuriféraires, encore amplifiés lors de sa disparition. Alors, que les Fiches soient un peu à contre-courant, tant mieux, non ? D’autant que dans Le Monde (02/08), un article plutôt nuancé de J.-L. Douin rappelait qu’on avait pu surnommer le réalisateur de La Nuit “Antoniennui”… !

La Nuit date de 1961. L’année d’À travers le miroir de Bergman. D’un côté un roman-photo sophistiqué, de l’autre l’une des œuvres les plus fortes d’un des plus profonds explorateurs de l’âme humaine. Un film en noir et blanc : les noir et blanc chez Bergman, grâce aussi à Sven Nyqvist, sont sublimes. La liste serait longue des chefs d’œuvre, jusqu’à l’ultime Saraband en passant par Persona, Cris et chuchotements, Sonate d’automne ou Fanny et Alexandre… Bien plus qu’Antonioni que l’on qualifia souvent ainsi, Bergman est évidemment LE cinéaste des personnages féminins et de celles qui les incarnèrent : B. Andersson, H. Andersson, L. Ullmann, I. Thulin, U. Jacobson, E. Dahlbeck… Souvenirs… J’ai été “bergmanisé” dans les salles d’art et essai à coups de Nuit des forains (quelle merveille !), de Sourires d’une nuit d’été… et j’aime toujours autant. Et pour moi, l’un des sommets de l’histoire du cinéma reste Le Septième sceau. Histoire, peurs, devenir de l’homme, absence (?) de Dieu… magistralement mis en images (Nykvist !), portés par deux des acteurs fétiches de Bergman (Von Sydow et Björnstrand), sans personnage féminin central pourtant : mais B. Andersson et M. Handsson, superbes, y sont bien plus que des comparses. Tiens, j’aurais bien vu aussi Serrault en Jöns, l’écuyer du chevalier Block.

Qu’écrire sur Serrault en si peu de lignes, qui n’ait été dit et redit depuis sa disparition ? Quelques mots quand même. C’était un comédien génial. Depuis ses débuts. Guitry ne s’y était pas trompé. Alors, quand on sembla le découvrir dans un rôle “sérieux”, dans l’excellent Argent des autres de C. de Chalonges, en 1978, il y eut de quoi être pantois. Cette folie aussi bouffonne qu’inquiétante dont il irriguait chacun de ses personnages (et qui l’habitait ?), on la trouve dès ses premiers sketches avec Jean Poiret, et dès son premier rôle au cinéma,
en trompettiste dévastateur : en cinq minutes, il phagocyte Ah ! Les belles Bacchantes. Un nanar, a-t-on dit. Discutable. Et même dans les nanars, Serrault était irrésistible, différent, décalé, grand. “J’ai toujours préféré cinq minutes sublimes dans un prétendu navet à quatre-vingt dix minutes banales dans un film bien”, écrivit-il. Et si c’était aussi ça, le bonheur au cinéma… ?

Christian Berger