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Mort d’un voyageur Michelangelo Antonioni (1912-2007)

Récemment, dans ces vénérables pages, la mort de Michelangelo Antonioni fut évoquée de manière peu charitable. Il est vrai que ce dernier fit preuve d’un assez navrant manque de sens du timing lors de son décès. Ainsi, alors que la mort de Michel Serrault puis celle d’Ingmar Bergman avaient créé une vague de chagrins et d’hommages couvrant tout le spectre du merveilleux monde du cinéma, le trépas du cinéaste italien fit presque figure de cheveu dans la soupe, déboulant alors que l’on avait déjà franchement beaucoup à faire.

Profession : reporter


Par conséquent, la mort du maestro fut presque de trop, non désirée dans une actualité surchargée, coincée entre deux monstres sacrés dont les ombres incontestables et incontestées contrastent avec la réputation plus complexe de cet auteur plus austère et moins aimable qu’est Antonioni. Et pourtant, le cinéaste dépasse de loin les clichés que l’on a souvent associés à lui, notamment à cause de son influence sur le cinéma contemporain, qui a parfois donné lieu à des œuvres complaisantes. Mais Antonioni fut plus que cela. Il influença Hou Hsiao-hsien autant que Brian De Palma et Ridley Scott, et son œuvre est, malgré les apparences, bien moins hermétique qu’il n’y paraît.

Le cinéma d’Antonioni, c’est en premier lieu un chef-d’œuvre fondateur qui devait sceller sa réputation : L’Avventura. Œuvre sombre sur une disparition, ce film a lancé la première image associée à Antonioni : celle du cinéaste de l’incommunicabilité, faisant figurer dans des décors déserts un vide humain et sentimental qui marqua irrémédiablement quelques-uns, et emmerda beaucoup d’autres. Pourtant, plusieurs décennies plus tard, force est de constater que les paysages désolés filmés par le cinéaste ne sont pas éloignés d’une certaine conception de la vie moderne. Auteur bien plus ouvert que ne le veut sa légende, Antonioni a, de fait, capté là ce qu’il pressentait comme un élément de la nouvelle vie moderne, technologique. Il apparaît ainsi comme le précurseur d’un cinéma et d’une vision du monde qui, quoi qu’on en pense, ont fini par prendre dans l’art, le cinéma (voire dans la société en général), une place si importante que l’on ne peut les balayer d’un revers de la main.

Si l’image d’austérité a toujours accompagné Antonioni, elle a masqué le fait que ce réalisateur fut avant tout un artiste extraordinairement ouvert au monde extérieur. La preuve en fut faite avec l’un des films les plus influents, importants et (oui !) populaires du septième art : Blow Up, Palme d’or à Cannes en 1967. Le principe de ce thriller sophistiqué sur la réalité fut copié de manière délirante et donna parfois lieu à des chefs-d’œuvre (parmi les quasi remakes avoués : Conversation secrète de Coppola et Blow Out de De Palma). Mais ce film témoigne aussi de l’extraordinaire aptitude de l’auteur à s’oublier pour capter avec une justesse sidérante l’esprit d’une époque : le swinging London des années soixante, dont Blow up est considéré comme l’une des plus fidèles retranscriptions. Le cinéaste reproduisit le miracle peu de temps après avec Zabriskie Point, film compact sur l’illusion hippie,
et documentaire sur l’Amérique de la contre-culture de l’époque. Ce diptyque rappelle qu’avant d’être un cinéaste de l’incommunicabilité, Antonioni fut surtout celui de la modernité, changeante et pourtant fidèlement captée, comprise, restituée.

Antonioni réalisa ensuite son chef-d’œuvre, loin de tous les clichés faciles : Profession : reporter. Cette superproduction portée par un comédien confidentiel du nom de J. Nicholson est avant tout un film d’aventure, sobre mais authentique, car touchant à l’essence même du genre : la volonté de disparaître, de se recréer dans un autre corps, un autre décor et d’autres histoires. Loin de l’Italie, Antonioni filma le désert comme personne, à part peut-être David Lean. Le cinéaste y gagna ses galons de cinéaste nomade, inclassable, bien loin d’une quelconque image étriquée. Ce sommet fut un peu son chant du signe, puisque Antonioni revint ensuite à l’Italie et à ses premiers thèmes, pour des œuvres parfois touchantes, mais ré-explorant des domaines déjà traversés. La maladie acheva le travail, paralysant cet artiste qui avait pourtant su s’imposer comme un cinéaste multiple, ouvert, bien plus proche du mouvement et du risque que sa réputation et quelques images froides et percutantes deL’Éclipse ou du Désert rouge avaient pu le suggérer.

Pierre-Simon Gutman