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L’illusioniste Jean-Claude Brialy (1933-2007)

Le 30 mai dernier, Jean-Claude BRIALY faisait ses adieux définitifs, âgé de 74 ans, à la suite d’un cancer qu’il avait tenu à garder secret. Maintenant, la pluie d’hommages a cessé, les funérailles quasi-nationales ont eu lieu, le spécialiste des nécrologies que je suis devenu par la grâce des « Fiches » et de « L’Annuel » va pouvoir évoquer avec émotion bien sûr mais aussi sans complaisance la carrière de Jean-Claude Brialy, disparu en cette année 2007, année du cinquantenaire de la mort de Sacha Guitry.

 

Guitry – Brialy, le rapprochement n’est pas fortuit : ces derniers temps, Brialy se revendiquait de plus en plus de l’auteur de L’ Illusionniste , une pièce qu’il joua en 1990 dans son théâtre des « Bouffes parisiens », l’ancien temple d’Offenbach qu’il sauva il y a vingt ans de la faillite, et que la télévision rediffusa en hommage à sa disparition. Brialy y reprenait, y habitait plutôt, le rôle créé par Guitry en 1917, retrouvant ses intonations et ses gestes, sa tristesse aussi, un quasi mimétisme assez impressionnant. Et « illusionniste », Brialy ne le fut-il pas lui-même toute sa vie ?

Qu’écrire de l’acteur Brialy ? Il disparut souvent derrière le personnage mondain, incontournable maître de cérémonies, chroniqueur radiophonique aux anecdotes piquantes et aux mots souvent drôles et parfois cruels (ses deux livres de mémoires en sont remplis), bons mots qui permettaient aux animateurs de radio ou de télé de se reposer entièrement sur sa présence lorsqu’ils l’invitaient… Ce personnage, donc, avait souvent pris le pas sur le comédien de talent qu’il pouvait être. Il parut pourtant, sans interruption, dans près de 200 films ou téléfilms au cours d’une carrière d’un demi siècle. Ses débuts furent fulgurants. On le remarqua dans le rôle de l’amant de l’inconnue Virginie Vitry dès son premier film en 1956,Le Coup du berger , court métrage du débutant Rivette (sur un scénario de Chabrol), puis vint La Sonate à Kreutzer , court métrage du débutant Rohmer.. Rivette, Rohmer : Brialy fut comme Belmondo l’acteur emblématique de la « nouvelle vague ». Pour le meilleur : deux Chabrol eux aussi emblématiques, Le Beau Serge en 1958, et Les Cousins en 1959. Et pour le pire : en mari piégé d’Anna Karina dans la sinistre comédie musicale de Jean-Luc Godard, Une femme est une femme en 1961 ou dans Le Genou de Claire d’Eric Rohmer en 70. On le voit ainsi chez les deux Jacques, Rivette et Rozier… Mais on le trouva dès ses débuts ailleurs, chez Louis Malle, ou Jacques Deray, tête d’affiche du Gigolo en 1960, aux côtés d’Alida Valli. Ou aussi chez nombre d’auteurs de joyeux nanars ( L’Ami de la famillede Jack Pinoteau en 1957, auprès de Darry Cowl, fut l’un des moins mauvais), ou chez ces cinéastes dits « classiques » que les plumes féroces et injustes de Truffaut ou Godard pourfendaient sans vergogne, tel Cayatte qui en fit en 1962 la co-vedette du Glaive et la balance avec Anthony Perkins.

Il faudrait des pages pour évoquer ses rôles importants. Il fut remarquable dans le magnifique Roi de cœur de Philippe de Broca en 1966, chez Tavernier ( Le Juge et l’assassin ), Luis Buñuel ( Le Fantôme de la liberté ) et tant d’autres. Mais je voudrais rappeler combien il put surprendre encore et montrer le talent immense qui pouvait être le sien dans les vingt dernières années de sa carrière. L’année 1986 lui fut particulièrement bénéfique, avec Grand Guignol de Jean Marboeuf et Inspecteur Lavardin où il retrouva Chabrol. L’année suivante, Les Innocents d’André Téchiné lui permit d’obtenir un très mérité « César » du meilleur second rôle. Et en 1990, il acceptait de laisser détruire son image de séducteur et de gentil par Claire Denis dans le terrible S’en fout la mort  : il y est extraordinaire de méchanceté et de veulerie, nous rappelant -car on avait pu l’oublier- qu’il savait tout jouer, et admirablement, qu’il était bien l’un des plus grands de nos comédiens.

Cet hommage sera « sans complaisance » avons-nous écrit plus haut. Il nous faut évoquer le réalisateur… Brialy passa une douzaine de fois derrière la caméra, six fois pour le grand écran et autant pour le petit. Cela ne fut guère convaincant ! On oubliera la trop grande mièvrerie d’Eglantine (1971), malgré Valentine Tessier, la maison de passe aseptisée des Volets clos(1973), L’Oiseau rare (1973) malgré Barbara, où Brialy s’était réservé le rôle principal, ouUn amour de pluie (1974) malgré la beauté lumineuse de Romy Schneider. Restent cependant deux adaptations de la comtesse de Ségur, où le style désuet de Brialy s’adapte fort bien à l’univers de la demoiselle Rostopchine : Les Malheurs de Sophie (1981), co-écrit avec l’insolent Luc Béraud, et, pour la télévision, Un bon petit diable enlevé grâce à Alice Sapricht, Philippe Clay et la sémillante Bernadette Lafont.

Christian Berger