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Est-il bon ? Est-il méchant ? Luigi Comencini (1916-2007)

Un hasard, qu’en d’autres circonstances on aurait qualifié de “bienheureux”, fit que le « Cinéma de minuit » de France 3 avait programmé dans la nuit du dimanche 8 au lundi 9 avril La Femme du dimanche , de Luigi Comencini : une œuvre majeure mais mal connue de ce grand cinéaste longtemps sous-estimé. Sans cela, on attendrait encore un quelconque hommage cathodique !

Longtemps sous-estimé, oui… Les filmographies peuvent être trompeuses : certaines de ses œuvres, que nous considérons maintenant comme majeures, ne furent visibles en France que bien après leur réalisation. À cheval sur le tigre , réalisé en 1961 et sorti chez nous en 1976,Casanova sorti la même année alors qu’il datait de 1969 et L’Argent de la vieille réalisé en 1972 et sorti cinq ans plus tard. Jacques Lourcelles rappelle, dans son « Dictionnaire du Cinéma », que c’est grâce à l’obstination de Simon Mizrahi que ces films purent être distribués. Et grâce au succès des admirables Aventures de Pinocchio , aussi. Une autre preuve que longtemps on considéra Comencini comme un faiseur habile, sans plus ? Les « Dossiers du Cinéma » publiés par Casterman sous l’autorité de J-L. Bory et C-M. Cluny au début des années 1970 “fichent” douze réalisateurs italiens… Comencini en est absent. J-J. Brochier y écrivait à propos d’Alberto Lattuada que celui-ci était “le cinéaste le plus paradoxal de l’Italie moderne” : la formule me semble encore mieux convenir à son ami Comencini. Celui-ci connut somme toute, auprès d’une grande partie de la critique et des cinéphiles, un sort comparable à celui de son aîné de dix ans, Ricardo Freda. Hors des deux grands courants idéologiques qui allaient modeler l’Italie d’après-guerre, le communisme et la démocratie chrétienne, n’adhérant pas à l’esthétique du néoréalisme, ses premiers films furent des échecs, en dépit de leurs messages sociaux d’une grande force : jamais il n’oublia son adhésion au socialisme démocratique. Puis, en 1953, vint le succès de la brillante comédie Pain, amour et fantaisie suivi de Pain, amour et jalousie  : Comencini avait beau y avoir pour interprète, à côté de la pulpeuse Gina Lollobrigida, De Sica, l’une des grandes figures du néoréalisme, il fut considéré comme le fossoyeur de celui-ci par la très sectaire revue « Cinema Nuovo ».

On a trop souvent réduit Comencini à son empathie envers l’enfance malheureuse, surtout après le succès public de L’Incompris (1967). S’installa alors l’image d’un cinéaste bon, gentil même, voire mièvre… Jugement souvent injuste – il sut dans cet Incompristranscender le roman “tire larmes” (comme il le qualifiait lui-même) de F. Montgomery – mais parfois, hélas, fondé ( Un enfant de Calabre ). Et, malgré La Grande pagaille (1960, le film qu’il déclarait préférer) et À cheval sur le tigre , tous deux co-écrits avec les grands Age et Scarpelli, il fallut attendre ce qui est pour moi son chef-d’œuvre, L’Argent de la vieille , pour qu’on constate enfin combien il pouvait être méchant ! « Est-il bon ? est-il méchant ? » est une comédie aussi remarquable que méconnue de Diderot. Diderot et Comencini, le parallèle me paraît évident : même générosité, même énergie, même manière de traiter avec le sourire les situations les plus dures, de refuser le simplisme, de creuser les contradictions de la nature humaine, de ne pas reculer devant l’émotion. En 1955, Gabriel Marcel écrivait à propos de la pièce de Diderot, combien il appréciait ce “théâtre qui interroge et qui ne conclut pas”. Telle est la force des grands films de Comencini (une bonne moitié des 43 qu’il réalisa !) : respectueux du spectateur, de son intelligence et de sa liberté, ils questionnent, ils ne concluent pas…