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Un monsieur de (bonne) compagnie Jean-Pierre Cassel (1932-2007)

Le 27 octobre 1932, Jean-Pierre Crochon naissait à Paris. Un an auparavant, la même ville voyait naître Annie Girardot. Et en octobre 1960, tous deux triomphaient au théâtre Antoine à Paris dans une efficace comédie de boulevard signée Marcel Achard, L’Idiote . Même les critiques qui n’appréciaient guère Achard les portèrent tous deux aux nues. Jean-Pierre Crochon était devenu Jean-Pierre Cassel. Il vient de nous quitter, le 19 avril.

Tous les médias rappelèrent la diversité de son talent : danseur de claquettes repéré par Gene Kelly, comédien au jeu aérien qui ne fut pas sans évoquer celui d’un Cary Grant. Tous soulignèrent son charme, son sourire. Vision bien réductrice ! Comme Hitchcock sut comprendre combien Cary Grant pouvait être aussi inquiétant, ambigu et sombre, Deville, Bunuel ou surtout Chabrol comprirent que le souriant Cassel pouvait tout aussi bien incarner des victimes, des lâches ou des salauds. Un de ses derniers films, Judas , un court métrage, le montrait en vieil homme obsessionnel qui épie ses voisins grâce aux innombrables judas dont ses murs étaient criblés. Depuis plusieurs années, Jean-Pierre Cassel n’était plus vraiment une tête d’affiche, mais sa vitalité était telle, malgré la maladie, qu’il tournait encore beaucoup : d’ailleurs, on va le voir dans les mois qui viennent à l’affiche d’au moins cinq films. « Un des acteurs préférés du public » entendit-on aussi, souvent. Certainement. Mais cela ne fut pas toujours un gage de succès. Tenez, prenez par exemple les films qu’il tourna sous la direction de Philippe de Broca. Ils sont tous remarquables, depuis leur premier film à tous deux Les Jeux de l’amour en 1959, que suivirent Le Farceur , L’Amant de 5 jours , et Un monsieur de compagnie , avec Annie Girardot. Les deux premiers furent des succès. Le deux derniers des échecs commerciaux. Pourquoi ? Mystère !

D’ailleurs, et c’est proprement scandaleux, aucun de ces petits bijoux de Cassel avec de Broca ne sont actuellement disponibles en DVD ! Pas plus que l’une des plus réjouissantes créations de ses débuts, le Candide de Voltaire que le réalisateur injustement oublié Norbert Carbonneaux transposa sans aucunement le trahir dans les années 1940, avec un Pierre Brasseur, grandiose en Pangloss, et Michel Simon, entre autres… Alors, histoire de dire non pas « adieu » mais « au revoir » à ce grand comédien, regardons lesquels, parmi les meilleurs de ses films, nous pourrions enfourner dans nos lecteurs… Pour la dernière période, on peut retenir un inquiétant thriller de Stefan Liberski, Bunker Paradise , 2006, où Cassel est un terrifiant père poursuivant son fils (Jean-Paul Rouve) d’une haine inextinguible. Il joue aussi un père, prisonnier et cancéreux cette fois, et très encombrant pour son fils, ex-boxeur (Jalil Lesper) dans le méconnu Virgil de Mabrouk El Dechri en 2005. Oublions la décennie précédente, où il n’eut guère de bons rôles ni de bons films à son actif, pour arriver en 1995 avec l’une de ses meilleures compositions dans l’une des plus fortes réalisations de Claude Chabrol, La Cérémonie . Cassel et Jacqueline Bisset y incarnent un couple de grands bourgeois aussi anodins que veules, qui finiront sous les balles de Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert. S’il est un film à recommander en priorité de la dernière période de Cassel, c’et bien sûr celui-là. Autre Chabrol notable, où Cassel incarne une ordure intégrale aux ordres d’un Michel Bouquet machiavélique, également disponible en DVD, La Rupture de 1970.
J’ai cité tout à l’heure Bunuel : Cassel, aux côtés de Delphine Seyrig, Stéphane Audran, Bulle Ogier, Fernando Rey, Piccoli, Piéplu, Bertheau, Frankeur… était de ce pur chef d’œuvre d’insolence et de « nonsense » , Le Charme discret de la bourgeoisie . C’était en 1972 , et ce film est en train de devenir méconnu, un comble ! La même année, Cassel tournait aux côtés d’Orson Welles et Michel Bouquet, Malpertuis , remarquable adaptation de l’univers fantastique de Jean Ray, par Harry Kumel. Un film que la vidéo nous permet heureusement de découvrir. Il faut aussi citer, bien sûr, le magnifique Armée des ombres de Melville, où il incarne avec une intensité et une sobriété exemplaires Jean-François, le jeune résistant torturé par la Gestapo ; Les Rendez-vous d’Anna de Chantal Akerman ; l’humanisteCaporal épinglé , où il tient le rôle principal aux côtés de Claude Rich et Claude Brasseur, la dernière grande oeuvre de Jean Renoir ; le brillant et inquiétant Jeu de massacre d’Alain Jessua, et bien sûr son face à face avec Bardot dans le savoureux L’Ours et la poupée de Deville, où il ne fut jamais plus proche de Cary Grant.