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Entretien croisé avec Gaspar Noé et Philippe Rouyer À propos du DVD

Les moyens se multiplient pour voir des films ailleurs qu’au cinéma. Chef de fil de ces nouveau supports, le DVD libère l’accès au cinéma, offre un espace neuf pour la création, l’analyse, la pédagogie, et son succès est phénoménal. Rencontre avec deux consommateurs boulimiques, également acteurs du débat (l’un est cinéaste, et l’autre a participé à l’élaboration de bonus) pour essayer de comprendre ce que ça change.

DVD, chaînes thématiques, téléchargements… Les possibilités de voir, et les conditions de visionnage ont connu une complète mutation…

Gaspar Noé : Je viens de la vieille école : je n’ai jamais téléchargé de films sur Internet. Lorsque j’étais aux États-Unis, j’ai rencontré de jeunes comédiennes avec lesquelles j’ai parlé de M le Maudit, Délivrance, etc. : elles marquaient les titres sur un papier et, le lendemain, elles me disaient qu’elles les avaient téléchargés et vus. Donc, pour la plupart des gens, ce n’est plus la peine d’acheter des DVD, ou de chercher où le film passe : c’est tellement plus facile de télécharger.
Philippe Rouyer : J’ai fait ma thèse et ensuite mon livre sur le “gore”, en 1997, il n’y a pas si longtemps. À l’époque, j’avais mis un an et demi pour collecter des films, passés par des copains collectionneurs aux États-Unis. Aujourd’hui, ce serait complètement différent : ces mêmes films que j’avais dans des versions médiocres sont disponibles en Director’s Cut ! Un exemple : le premier film de Wes Craven, La Dernière maison sur la gauche.

Concernant la licence globale justement, certains pensent qu’il faut laisser télécharger les films. Ceux
que l’on aime vraiment, on les achète. Et plus on téléchargera, plus on aura envie d’acheter.

G. Noé : Avant d’être réalisateur, j’étais cinéphile et en tant que cinéphile, je serais le plus heureux des hommes si je pouvais avoir tous les films à disposition à partir de chez moi. Je ne sais pas si le cinéma relève de la culture, mais quelqu’un qui est accro à ça a envie de consommer, il a envie de voir. Et plus tu es curieux, plus tu es pointu dans tes goûts, et mieux c’est. Ce sont davantage les producteurs et les distributeurs qui ont du mal à en faire du commerce. Ce n’est pas un problème qui concerne les réalisateurs, les cinéphiles ou les critiques de cinéma. Cela concerne des gens qui veulent se faire de l’argent avec un catalogue dont ils disposent.
P. Rouyer : D’ailleurs, on tend vers cela. Les éditeurs veulent supprimer le support. En tant que cinéphile, je n’y suis pas favorable à cause du problème des versions multiples. C’est un problème récurrent dans l’histoire du cinéma, mais qui apparaît de plus en plus dans le DVD où il y a des versions plus longues. Par exemple Vertigo : la meilleure copie est à la Cinémathèque française. Aujourd’hui, si vous voulez voir Vertigo, que ce soit à la télévision, dans une salle art et essai ou en DVD, vous aurez forcément la copie de la restauration. Or, je désapprouve complètement la restauration sonore qui a été faite. Car il y a un hiatus entre une bande sonore qui est quasiment celle d’un John Woo d’aujourd’hui, et un film de 1958 ! À partir du moment où vous mettez de l’argent dans une restauration, vous vous arrangez pour que ce ne soit plus que cette copie-là qui circule, pour en toucher les droits. Donc heureux sont les détenteurs des VHS de la version d’origine !
G. Noé : Mais les réalisateurs peuvent être eux-mêmes à l’origine de ces nouvelles versions. Par exemple, je ne peux plus voir la première version de Rencontre du troisième type, que je préférais de loin à celle que Spielberg a ensuite ressortie avec des remontages spéciaux. C’est une négation absolue. A contrario, ce que je trouve génial avec les DVD, c’est qu’il y a des films que tu n’as jamais pu voir parce que censurés. C’est le cas d’Adieu Oncle Tom (que l’on appelle en France Le Négrier). C’est une sorte de faux documentaire sur l’esclavage, qui est d’une violence inouïe, le film le plus bestial que j’ai vu, mais qui propose aussi un regard ultime dans la représentation de l’esclavage. Il m’a fallu attendre 25 ans pour le voir en DVD !

Avec un choix aussi pléthorique, n’y a-t-il pas un risque d’être noyé ? de perdre de vue ce qui est clé ? Le spectateur devient-il un consommateur insatiable ?
P. Rouyer : Je crois que dans chaque vie de cinéphile il se passe un moment où l’on a besoin de tout voir. Notamment en salle. Aujourd’hui, ce besoin est toujours vivace, mais je ne sais pas comment il peut être satisfait car il est devenu impossible de voir tout ce qui sort. Comment vont s’opérer les tris ? Je ne sais pas si on ne va pas retomber dans des idées de chapelles, mais ce sera de manière beaucoup plus éclatée. On aimera le cinéma asiatique mais aussi Jean Eustache et Franco Prospero.
Il y aura un mélange des choses.
G. Noé : Par contre, tu cites justement Eustache, un des plus grands réalisateurs français, mais qui n’est pourtant toujours pas édité en DVD. Il n’y a rien, il est quasiment inaccessible.
P. Rouyer : En effet, il y a le risque que des auteurs soient oubliés par les plus jeunes, car il y a tellement d’offres formidables qu’ils ne se lanceront pas dans la quête du Graal perdu.
G. Noé : C’est le problème, aujourd’hui : le cinéma est en passe d’être désacralisé ; tu aimes un film, mais tu ne te bats pas pour lui.

Parlons du DVD en lui-même, le voyez-vous comme une création, faisant partie du travail du réalisateur ?
G. Noé : Le travail sur le DVD est compliqué. D’une part parce qu’il demande au réalisateur de consacrer encore six mois de son temps pour être sûr que le film va arriver dans les meilleures conditions entre les mains du spectateur. Et, d’autre part, parce qu’il fait davantage intervenir des commerciaux, des techniciens, qui ne se révèlent pas toujours être de grands cinéphiles ni les meilleurs partenaires.
P. Rouyer : Mais quand les bonus sont réussis, cela peut donner des choses passionnantes, comme ceux que l’on trouve dans les DVD de Doillon ou Varda. Ce sont des courts métrages en eux-mêmes. Et puis, tu as dans certains DVD des vraies leçons de cinéma. Je serai toujours reconnaissant à Wong Kar-wai d’avoir montré
et expliqué ses scènes coupées dans les compléments d’In the mood for love. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment le montage qu’il garde accouche de différents dialogues et plans. J’ai justement fait un cours sur ce film, et montrer ces scènes vaut toutes les explications du monde sur la mise en scène du cinéaste.
G. Noé : Je me demande toujours s’il faut révéler ses secrets. Mais, dans le cas d’Irréversible, j’ai fait le choix d’expliquer les effets spéciaux. Cela humanise considérablement les scènes difficiles, en rappelant que c’est un film. Et le spectateur prend ainsi le contrôle sur le film, en même temps qu’une certaine distance.
P. Rouyer : C’est sûr : tu peux changer la vision que les gens ont de ton film. C’est-à-dire qu’un bonus peut définitivement être associé à une réflexion que tu as.

De fait, pensez-vous que l’édition DVD a tendance à ringardiser la diffusion en salle ou au contraire la valorise ?
P. Rouyer : Pour moi, ni l’un, ni l’autre : c’est vraiment autre chose. Pour les classiques, j’hésite à aller voir un film de Jean Vigo parce que j’ai le coffret chez moi. Mais c’est du numérique, pas de l’argentique. Le rapport au film n’est pas le même. Le rapport entre le numérique et l’argentique, c’est quelque chose de très tactile. Même un œil pas très aiguisé s’en rend compte. Il sera donc toujours différent de voir un film en salle et de le voir chez soi.
G. Noé : Évidemment, plus l’écran est grand chez toi, plus tu as de mal à te déplacer pour aller voir le film en salle.

Cela peut-il créer un danger pour l’exploitation
en salles ?

G. Noé : Le problème à la base, c’est que toutes les salles d’art et essai telles que nous les connaissions il y a 20 ans ont disparu : elles n’exploitent plus que des films nouveaux, quelques semaines après leur sortie dans les circuits classiques. Du coup, il y a tout un type de cinéma qui n’est plus consommé qu’en DVD. Prenez le coffret Guy Debord, c’était assez improbable de pouvoir accéder à l’œuvre complète dans les salles…
P. Rouyer : Il faut quand même nuancer, parce que, en me déplaçant beaucoup en France, je m’aperçois qu’il y a surtout en province un retour des salles art et essai. Des villes moyennes, où l’on n’aurait jamais cru cela il y a 15 ans, sentent le besoin d’une salle avec quelques séances par semaine. En travaillant avec les associations locales, en faisant venir des intervenants, il y a toujours plus de monde qui vient. S’il y a une animation, tu t’aperçois que les gens viennent, même s’ils ont le DVD du film à la maison.


Propos recueillis par Jean-Christophe Berjon