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Tout le monde en parle

SÉGO ET SARKO SONT DANS UN BATEAU

Vous l’avez peut-être remarqué : la campagne présidentielle française est partout. Cette omniprésence est, sans doute, le contrecoup du flagrant désintérêt qui marqua l’élection de 2002, et qui se solda par une fameuse gueule de bois électorale, illustration tranchante du dicton : “si tu ne t’occupes pas de politique, la politique s’occupera de toi”. Message reçu ! la campagne est donc sur les écrans de télé, dans les journaux, et dans une conversation sur deux aux terrasses des cafés.

Ce retour violent du politique ne pouvait naturellement pas se faire sans le cinéma. En effet, du Candidat de Niels Arestrup au Président avec Dupontel, le sujet s’infiltre dans les salles obscures, avec un bonheur, pour le moment, pas entièrement convaincant. Si la fiction a encore du mal à pleinement capter le sujet, le documentaire, lui, reste un recours. Il paraît que Sego et Sarko sont dans un bateau est un film sulfureux, privé de distributeur… La réalité est sans doute un peu plus complexe que ce flatteur statut de martyr. D’abord parce que le poil à gratter subversif auto-proclamé, Karl Zéro, fait partie depuis un bon moment déjà de l’élite des médias et des privilégiés de la génération Canal+. Ensuite parce que son dernier opus, Dans la peau de Jacques Chirac , vient d’obtenir le César du meilleur documentaire après s’être taillé en salles un succès tout à fait convenable. Le temps est donc loin où Karl Zéro n’était qu’un comique un peu trash et politiquement incorrect avant l’heure, le temps où le premier long métrage de l’artiste, un Tronc de sinistre mémoire fut sanctionné par un échec cuisant. Depuis, Zéro s’est créé une nouvelle image avec son Vrai Journal : celle d’un artiste rigolard et engagé, décryptant par l’humour vache la société actuelle. Le point d’orgue de ce Zéro nouveau fut incontestablement ce Dans la peau de Jacques Chirac , plongée dans les archives, qui plut tellement à l’auteur qu’il remet le couvert dans l’instant, profitant de l’effervescence médiatique suscitée par la présidentielle. Ainsi, Ségo et Sarko sont dans un bateau reprend le fidèle Michel Royer (roi des archives et coréalisateur) pour dénicher toutes les images possibles sur nos deux fringants quinquas candidats, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, bien entendu. Ici, pas de voix de Guignol inutile, Karl Zéro assumant avec une certaine franchise la narration de l’œuvre, d’autant plus que nombre d’images viennent de ses propres interviews. Le résultat retrouve les défauts et les qualités de Dans la peau de Jacques Chirac . Ainsi, les deux réalisateurs nous proposent des images parfois ahurissantes, souvent hilarantes, et toujours plutôt instructives sur ces deux “inconnus” que sont Royal et Sarkozy. Mais Zéro retrouve aussi cette étrange structure linéaire désordonnée, passant du coq à l’âne sans prévenir, et donnant au film un côté brouillon à la fois sympathique et frustrant.
Une certaine démagogie parcourt naturellement l’œuvre et rend certains propos douteux ou naïfs, selon le point de vue adopté. Une œuvre d’ailleurs pas si méchante que ça, Zéro ayant toujours connu les limites à ne pas franchir. Reste un moment sidérant : les interviews Zéro/Sarko. Moments de “déconne” complice, puis de sincérité fatiguée, encore plus troublants, quand on songe à la rapidité avec laquelle ces deux-là sont capables de poignarder dans le dos l’instant d’après. Au fond, Zéro est lui aussi, à sa manière, un politique.

Par Pierre-Simon Gutman