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Entretien avec Robert Guédiguian À propos du cinéma documentaire

2005 l’a prouvé : un film documentaire, austère et radical sur la Tanzanie et les horreurs qui s’y déroulent, peut trouver un public et devenir un succès. Phénomène assez exemplaire, Le Cauchemar de Darwin confirme la renaissance du cinéma politique, et de l’intérêt qu’il peut susciter. Symbole d’un cinéma aux exigences morales
et au militantisme affirmés, Robert Guédiguian réagit et fait le point…

Comment avez-vous suivi le phénomène Cauchemar de Darwin ?
De près, comme tout ce qui concerne le cinéma. Le succès (230 000 entrées, un score rarissime pour un documentaire !) a eu l’air de surprendre tout le monde. Mais il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un film qui se préoccupe de la vie de la Cité réussisse à intéresser le public en retour. Évidemment, les distributeurs, les exploitants, la critique, ont fortement soutenu Le Cauchemar…, mais, si le film a marché, c’est avant tout parce qu’il est bon, et surtout parce qu’il concerne tout le monde. On y retrouve concentrés tous les problèmes actuels de l’humanité : la fin de l’empire soviétique, le racisme, les rapports Nord-Sud, la décolonisation, le sida, la globalisation, l’écologie… Chacun peut s’y retrouver, et c’est ce qui fait que ça a fonctionné. Il me semble donc que le succès de ce film devrait faire réfléchir pas mal d’auteurs…

Dans quel sens ?Lorsque l’on fait du cinéma, on est toujours le porte-parole de quelque chose ou de quelqu’un (de son milieu d’origine, de son quartier, de sa religion, de son parti politique…). C’est ça qui touche le public, et c’est en ce sens que les arts peuvent être populaires. Malheureusement, à l’heure actuelle, le cinéma commercial et le cinéma d’auteur ont tous deux tendance à se couper de plus en plus des préoccupations des gens. D’un côté on a des divertissements absurdes, directement issus de la télévision et conçus comme des films à sketches. Or, s’il n’y a pas de scénario – autrement dit s’il n’y a pas une volonté de mettre en ordre le monde, ne serait-ce qu’au niveau de la narration – il n’y a pas de politique. Et donc, selon moi, ce n’est pas du cinéma. Je le dis sans jugement de valeur : ce n’est ni bon, ni mauvais, ce n’est simplement pas du cinéma, dans la mesure où il n’y a pas de point de vue sur le monde. De l’autre côté, il y a les auteurs. Mais ceux-là, dans une sorte de réflexe paranoïaque, se sont de plus en plus repliés sur eux-mêmes, sur leur propre univers. Et voilà donc où nous en sommes : coincés entre des crétins et des auteurs malades.

Au milieu de tout cela, vous sentez-vous le garant d’un cinéma plus clairement politique ?
Je ne cherche pas volontairement à faire un cinéma politique. Avant tout, mes films parlent de moi. Et, c’est parce que je fais de la politique dans ma vie quotidienne que je finis par en faire dans mes films. On dit souvent qu’un cinéaste réalise des œuvres “pour” des spectateurs. Il faut prendre l’expression selon ses deux
acceptions : ”à l’attention de” mais aussi ”à la place de”. Au fond, le gros de mon public – qui tourne autour d’une base de 200 000 spectateurs – pourrait réaliser mes films. À la place du cœur était l’adaptation d’un roman dont le titre, « Si Beale Street pouvait parler » (James Baldwin, 1975), résume assez bien ma position. Je considère que tout mon cinéma pourrait s’intituler « Si l’Estaque pouvait parler… ».

Vous pouvez être considéré comme l’héritier du cinéma politique des années 70, et comme le précurseur de celui d’aujourd’hui, en revanche vous avez débuté à une époque où l’art était particulièrement “désengagé”.
J’ai grandi dans les années 70, à une époque portée par les Fassbinder, Pasolini, Godard… des réalisateurs très politiques. Il y avait un engagement, une audace, un humour – surtout chez Godard – totalement jubilatoires. Les années 80, par contre, ont été marquées par un reflux de toute forme de pensée progressiste. C’était le début de la globalisation et tout le monde, même dans le milieu du cinéma, s’est laissé abattre. Il y avait cette idée de fatalité : le capitalisme a gagné, on ne pourra plus jamais rien changer, ça ne sert à rien. Quand j’y repense, ces années-là sont d’une apathie terrifiante ! Et c’est là que j’ai commencé… Ma carrière a connu des moments durs. Et puis, à peu près au moment des grèves de 1995, une certaine conscience politique est réapparue au cinéma.

Dans la forme le cinéma militant a beaucoup changé. Le documentaire semble être aujourd’hui un vecteur privilégié.
La question de la forme ne se pose qu’avec celle du fond. C’est seulement lorsque l’on a quelque chose à dire que l’on réfléchit à la manière de le dire. En ce qui me concerne, je défends la fiction, et plus particulièrement les genres. Prenons le mélo, par exemple. Depuis quelques années, tout le monde se réclame de Douglas Sirk. Mais je n’ai pas encore vu un seul cinéaste français faire un mélo en l’assumant, sans se croire plus fort que son sujet. Or je pense que c’est dans ce sens-là qu’il faut aller : proposer des récits qui s’assument jusqu’au bout. C’est ainsi que l’on parviendra à reconquérir du public.

Ce qu’il y a sans doute de plus spécifique dans la façon qu’a le cinéma d’aujourd’hui d’aborder le politique, c’est la méfiance à l’égard du discours, de la théorie. Le Cauchemar de Darwin, par exemple, revendique une absence totale de commentaires. En exergue du titre, il a été marqué : “Montrer sans rien dire”…
Là, il s’agit plutôt d’un parti pris marketing ou critique autour du film. Montrer sans rien dire, ça n’a aucun sens. Faire tel plan plutôt que tel autre, c’est déjà s’engager. Lorsque Sauper filme les pieds des gens qui écrasent du poisson pourri, il porte un jugement. Le fait de filmer ça, c’est déjà une manière de le contester. De même, tout montage est une forme de jugement. Et c’est très bien comme ça : moi je vais au cinéma pour voir des jugements. Il y a énormément de fausses idées sur ce qu’est l’engagement. Selon moi, le cinéma est toujours engagé, qu’on le veuille ou non. Et les gens qui prétendent faire des films dénués de tout message, sont donc au mieux des crétins et au pire des menteurs. Car lorsque l’on décide de montrer ceci plutôt que cela, et comme ci plutôt que comme ça, on fait des choix qui sont forcément politiques.

Dans Le Cauchemar…, il y a quand même une volonté délibérée de frapper les consciences, mais sans véhiculer d’idéologie précise, et donc sans fournir de piste pour que la réaction puisse déboucher sur une action.
Il est très rare que des films fournissent des solutions concrètes aux problèmes qu’ils posent. Bien sûr, il y a le cas du film de Renoir où une coopérative ouvrière reprend un journal (Le Crime de Monsieur Lange, 1936, Ndlr), mais c’est assez marginal. Pour m’en tenir à mon exemple personnel, je pense que si mes films formulent des propositions, ce sont seulement des propositions d’attitude. Des propositions de solidarité. Un film peut provoquer, choquer, faire réfléchir… Mais ce qui se passe ensuite a lieu en dehors du cinéma, dans la vie réelle, dans les discussions. L’impact des films procède par phénomène ondulatoire.
Il se peut que ce soit seulement six mois plus tard qu’ils suscitent une réaction, par rapport à telle ou telle chose.

Un cinéma vraiment ”engagé” ne peut-il venir que de la marge ?
Non. Aujourd’hui, en France, on peut financer tout à fait normalement un film de dénonciation. Nous avons un système assez cohérent qui fait que lorsque l’on est dans le cinéma, on n’est pas à la marge : on est dans le cinéma. En effet, par le biais de l’avance sur recettes et des redistributions du CNC, les films les plus horribles, participent aussi au financement des films les plus iconoclastes, les plus politiquement incorrects. Le Cauchemar de Darwin, par exemple, a reçu l’avance sur recettes sans aucun problème, et a été produit de manière assez classique.

Votre société de production, Agat Films, constitue tout de même une sorte de bastion indépendant.
N’avez-vous jamais eu peur d’être récupérés ?

Impossible ! Rappelez-vous que nous sommes tous communistes (rires), nous restons bien trop sur nos gardes. Et nous savons où se situe la limite. Au début de l’aventure, en 1992, nous n’avons fait aucune concession alors même que la situation financière était difficile. Ce n’est pas maintenant que les choses vont bien – Agat est une des sociétés de production indépendantes les plus importantes actuellement – que nous allons commencer à en faire. C’est d’ailleurs une de mes tocades que de dire régulièrement : “Si on se lance là-dedans, je m’en vais !“ Et ça ne concerne pas forcément un film, ça peut être un détail de cantine. Agat fonctionne comme une coopérative. Je ne peux pas dire que j’aime 100 % de ce que nous avons produit, mais il n’y a aucun film, aucune pièce, aucun téléfilm que je ne pourrais défendre. Agat ne constitue pas une école artistique, mais on peut la voir comme une école morale et éthique, avec une exigence d’indépendance, de liberté et d’anticonformisme dont je serais heureux que d’autres puissent s’inspirer.

Justement, l’idée de transmission semble être extrêmement dans l’air du temps. Cette année, dans des films très différents (Code 68, De battre mon cœur s’est arrêté, Broken Flowers, La Vie aquatique, et aussi Le Promeneur du Champ de Mars), on retrouvait l’opposition entre des figures de pères-ogres, et une jeune génération totalement déboussolée. Comment expliquez-vous cela ?
Je crains que ce phénomène-là ne dure encore quelques temps, car nous vivons dans une société totalement dénuée de projet. Jamais une génération ne s’est aussi peu projetée dans l’avenir que la jeunesse actuelle. C’est compréhensible. J’avais 17 ans en 68. À l’époque, j’étais porté par les possibilités qu’offrait ce que l’on a appelé le “socialisme à la française“. Mais depuis, il s’est avéré que ça ne fonctionnait pas. Je ne peux donc pas transmettre ça, seulement raconter ce que c’était. Et encore, je fais partie de ceux qui estiment que tout n’est pas perdu, que
le capitalisme n’est pas une fatalité, que ce système-là aussi est mortel, et qu’il faut donc continuer à réfléchir. Retravailler la question du socialisme : c’est pour cela que j’ai fait Le Promeneur…, que je considère comme un film politique au sens philosophique du terme. J’ai été très content des débats qu’il a suscités. Ils prouvent que l’on peut, que l’on doit continuer à s’interroger ensemble.


Propos recueillis par Cyrille Latour et Nicolas Marcadé