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Consécration ou récupération : les deux faces des Oscar Fiches du Cinéma n°1856-57 du 7 mars 2007

Ceux qui doutaient encore de la victoire de Martin Scorsese aux Oscars 2007 n’avaient qu’à contempler les présentateurs pour l’Oscar du meilleur réalisateur pour que sombrent leurs dernières hésitations.

En effet, et sans aucune raison d’actualité, l’Académie a rameuté pour le dit prix, non pas Ang Lee, choix logique car précédent vainqueur, mais un trio de vétérans composé de Francis Ford Coppola, Georges Lucas et Steven Spielberg. Soit, quelques-uns des principaux “movie brats“ des années 1970, un groupe dont Scorsese demeure l’un des plus célèbres emblèmes. Du coup, l’idée d’un Frears ou d’un Iñárritu venant recevoir la statuette des mains de vieux camarades confirmés de Scorsese aurait jeté un froid, ou alors aurait créé un parfait sentiment de ridicule.

Naturellement, il n’en fut rien, et le trio fit ce qu’il avait à faire : offrir au plus fameux des Mavericks hollywoodiens la reconnaissance du système et de l’industrie la plus formatée qui soit. La consécration aux Infiltrés , également meilleur film, après deux rendez-vous manqués ( Gangs of New York et The Aviator ) obéit certes à une idée de mérite par la persévérance, mais aussi à une logique des Oscars, qui semble finalement assez cohérente. Plutôt que de remettre la statuette au maître pour son film le plus évidemment oscarisable, The Aviator , l’Académie préfère le lui attribuer pour une œuvre nettement plus en prise avec le glorieux passé de Scorsese, et en constituant même une sorte de version hollywoodienne acceptable. Ainsi, les Oscars peuvent, d’une certaine manière, s’offrir une bonne conscience à bons frais, et se rattraper (après la bataille) pour tous les Affranchis et les Mean Streets qu’ils ont ignorés. Chose qu’ils n’auraient pu faire pour un The Aviator qui, récompensé, aurait caricaturé la propension des Oscars à distinguer la respectabilité. Les Inflitrés , version light et commercialement (très) rentable du Scorsese flamboyant, était donc l’occasion parfaite : ils ne l’ont pas manquée.

Pour le reste, notons que lorsque Denzel Washington empocha la statuette du meilleur acteur il y a quelques années, ce fut l’occasion de grandes exclamations sur la tolérance et la reconnaissance des Afro-américains à Hollywood. Aucun noir n’avait, certes, remporté l’Oscar depuis Sidney Poitier dans les années soixante. Depuis, Jamie Foxx a aussi été récompensé et la consécration de Forest Whitaker ne fait plus lever le moindre sourcil. Un signe en fait positif : les Afro-américains sont maintenant vraiment intégrés dans le cinéma américain. En fait, de Scorsese aux noirs d’Hollywood, la cérémonie de cette année laisse l’impression d’un retour à la normale, aux prestations oscarisables et aux succès commerciaux, tranchant avec le désordre de l’année précédente, ses westerns gays et ses vainqueurs surprises. Et, à travers la victoire de Scorsese, une conclusion s’impose : le cinéma des années 1970 est dorénavant totalement intégré et assimilé au cinéma hollywoodien le plus respectable. Une victoire ou un désastre, selon les points de vue.

Par Pierre-Simon Gutman