Rechercher du contenu

Le nouveau défi de Clint Eastwood Fiches du Cinéma n°1854-55 du 14 février 2007

Respectivement 26 et 27e films du grand Clint, Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima marquent le retour tonitruant du grand Hollywood, de cette fiction dont seule l’Amérique peut se prévaloir.

Tout y est : splendeur graphique, perfection technique, maîtrise du jeu, grands sentiments, émotion savamment distillée, critique acerbe des systèmes et des fondements, etc. Par ce nouveau coup de maître, Eastwood nous replonge donc dans ce qui fait la spécificité du grand cinéma populaire d’Outre-Atlantique.

Ce point de vue si étranger au cinéma européen. À l’instar d’un Spielberg filmant sa famille de banlieue ou d’un Scorsese filmant son mafieux, Eastwood s’attaque au soldat sans reculer devant aucun stéréotype aussi gros soit-il. Il filme la bravoure, l’amitié, la filiation, la famille, ou encore l’honneur et la lâcheté, mais ne sombre jamais dans le mauvais pathos. Sur ce terrain, c’est peu dire que l’Amérique se plante souvent. En revanche, quand elle réussit, elle est tout simplement bluffante de superbe. Qui mieux qu’elle peut nous démontrer la réalité de tout cliché. Tandis que l’Europe, avec plus ou moins de bonheur, s’évertue à faire le point en essayant constamment de déjouer le cliché, l’Amérique s’y engouffre et trace des lignes.

Cerise sur le gâteau hollywoodien, alors que tout semblait être dit et même redit sur la grammaire du film de guerre, le diptyque d’Eastswood innove et brise les codes. Comme dans tout bon film guerrier, l’ennemi est invisible. Sauf qu’ici, l’ennemi en question possède un droit de réponse, son film à lui.

Du coup, il n’y a plus vraiment d’ennemi. La chair à canon (qu’elle soit blanche, noire, rouge ou jaune) se parle d’égale à égale. Elle éclate ou pense de la même façon. Elle se dresse également de la même façon. Bien sûr, la propagande opère différemment, ses points d’appui ne sont pas identiques. Elle est consumériste et patriotique d’un côté, patriotique et archaïque de l’autre, mais le résultat est identique. Tout comme est identique la trouille qui lui fait face. Et rarement la trouille, cette peur bleue devant l’ignominie de la guerre et du sang, n’a été aussi bien filmée. Et c’est peut-être là le plus grand mérite de ce dyptique guerrier que de rendre à la trouille toute la noblesse qui lui revient. Car, qu’est-ce que la peur devant le fusil ou l’appel au suicide sinon le refus implacable de la guerre et de ses pires avatars : l’honneur et le drapeau. Ne nous illusionnons pas, Eastwood n’est pas devenu le nouveau porte-drapeau de l’antimilitarisme. Mais c’est peut-être là que réside son génie. Comment, sinon, comprendre qu’il soit devenu le Républicain américain préféré des cinéphiles européens. Le regard de Clint ne remet pas en cause, mais il interroge. Sous sa caméra, l’Amérique, qu’elle soit le terreau de la vengeance personnelle comme dans Mystic River , ou celui du patriotisme guerrier comme dans Lettres d’Iwo Jima , s’étale dans toute son ambiguïté, suscitant la répulsion tout autant qu’une certaine admiration. Bref, Clint est rien moins que le plus grand (et le plus lucide) cartographe du rêve américain.

Par Julien Nève