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Pansement et Pense-moi sont dans un bateau

Rentrée, le grand mot du moment, en langage cinéma ça signifie quoi ? Retour aux choses sérieuses ? Sans doute. Au programme de ce numéro, on pourra, en effet, trouver un Rohmer, un Michael Moore, une Palme d’or, une Caméra d’or, le dernier volet des aventures de Jason Bourne, une poignée de jolis films français, et une ribambelle de vieilles stars américaines. Mais, après un été dominé par les univers climatisés et confortables, c’est surtout le retour à des choses un peu plus percutantes. Il faut dire que, à l’heure où les jeunes trentenaires de l’élite intellectuelle s’extasient massivement sur Ratatouille ou Harry Potter comme leurs parents sur Bergman ou Kubrick, il est peut-être temps que le cinéma sorte à nouveau ses griffes. Plusieurs films en route vers les salles possèdent d’ailleurs la ferveur et la violence nécessaires à cette mission. Mais, cela étant, la moisson des trois premières semaines de rentrée a beau être riche, nerveuse et variée, il n’est pas sûr qu’elle contienne la formule magique pour redresser le pont entre le public et un cinéma qui vous pousse dans le dos au lieu de simplement vous caresser la tête pendant la sieste. Objectivement, 4 mois, 3 semaines, 2 jours et La Question humaine , les deux phares aveuglants vissés à l’avant du train de la rentrée, ont bien peu de chance de brasser large. Trop durs. Trop connotés cafard, baillements, mauvaise soirée. Pourtant, s’ils restent cloisonnés dans la confidentialité qui leur semble génétiquement destinée, c’est peu dire que ce serait dommage.

La Question humaine

Il serait par exemple bien dommage que le véhicule prioritaire Michael Moore (immatriculé Sicko cette année) fasse basculer La Question humaine dans le fossé. Car, le courage et la subversion ne sont sans doute pas là où l’on croit. En effet, le film de N. Klotz est une pure expérience de cinéma qui produit de la vraie pensée (troublante, dangereuse). Celui de Moore, en revanche, ne s’apparente guère qu’à une sorte de vaste numéro de « Sans aucun doute » (le seul mérite dont il puisse se prévaloir étant la dénonciation de scandales et la défense des braves gens). Pourtant, du temps de Bowling for Columbine, Moore n’était finalement pas si loin de la démarche de Klotz, en ce sens qu’il ne disait pas seulement “les armes c’est pas bien”, mais associait, comparait, digressait, et progressait vers autre chose de plus large : l’idée de l’emprise de la peur sur les société modernes. Si bien que, si le point de départ (les armes en vente libre) ne nous concernait pas, nous Français, le point d’arrivée pouvait nous parler autant qu’à n’importe quel Américain. On avait vu un film, et ça nous avait un peu changé. Sicko, en revanche, c’est la politique comme on l’aime : deux heures pour s’indigner dans la joie et la bonne humeur, et puis retour à la maison, la conscience toute propre, en se disant seulement que c’est bien du malheur ce qui se passe là-bas. Or, cette pensée du “Eux” et “Nous” (Eux les marchands cupides et Nous le bon petit peuple, Eux l’Amérique piquée aux Indiens et Nous le pays des droits de l’homme, etc.), c’est un peu l’équivalent pour la conscience de ce que sont les yaourts bios pour la santé : un gadget qui permet de croire qu’on est sur le coup. Plus dérangeante, la pensée de Klotz fonctionne, elle, par effets de miroir : Eux, c’est Nous. Et puis le film rappelle aussi que la pensée est quelque chose qui rentre d’abord par les yeux, les oreilles, les nerfs ; qu’elle se malaxe, se pétrit, se façonne lentement sous le roulis des émotions, et que le cerveau n’est qu’une sorte de four dans lequel elle se solidifie et prend une forme stable. Comme quoi la pensée n’est pas qu’une prise de tête, mais avant tout une prise de risque, une prise de hauteur : un truc assez grisant, en somme…

Nicolas Marcadé