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Entretien avec Ashutosh Gowariker À propos de Swades

Fin 2004, Ashutosh Gowariker, le réalisateur du formidable Lagaan (2002), signait une nouvelle fresque sociale et militante (Swades), tout en respectant les codes formels du cinéma de Bollywood (chansons rythmées et enjouées, chorégraphies spectaculaires, images chatoyantes et colorées…). À l’occasion de la sortie du film en DVD (chez Carlotta), retrouvez l’interview qu’il nous avait accordé lors de son passage à Paris.

Fiches du Cinéma : Comment va Bollywood ?

Ashutosh Gowariker : Actuellement, nous connaissons une période très heureuse. Les pays étrangers nous portent un grand intérêt. Mais nous sommes un peu dans la position du cinéma chinois il y a quelques années. Pour séduire durablement l’international, il ne pouvait pas se contenter de la production de films de kung-fu et de karaté… Les spectateurs occidentaux qui regardent les films indiens les regardent parce qu’il y a des chants et des danses, mais ne pourront se contenter longtemps de ces seuls artifices. J’espère que nous serons capables d’évoluer et d’introduire d’autres éléments dans notre cinéma.

FdC : En tournant vos films, pensez-vous à une éventuelle exportation pour Hollywood ?

Ashutosh Gowariker : Non. Nos films sont présentés à Los Angeles, à New York, à Houston, mais pour la seule communauté indienne…

FdC : Swades est déjà sorti en Inde. Quel succès y a-t-il rencontré ?

Ashutosh Gowariker : Il est sorti le 17 décembre 2004 et est resté 15 semaines à l’affiche. Mais, venant après Lagaan (qui avait obtenu un très gros succès), il était très attendu. Du coup, une bonne partie du public s’attendait à revoir un match de cricket ou de football !(rires)

FdC : Le match retour, probablement…

Ashutosh Gowariker : Exactement ! Tout le monde se préparait à ça ! (rires)Sérieusement, les gens venaient voir se qui se passait après. Ils ont été un peu décontenancés de partir sur autre chose. Le film a déclenché pas mal de débats et a divisé le public, entraînant des réactions très contrastées. La critique (et les médias en général) ont été extraordinaires. Ils ont tout fait pour inciter le grand public à aller voir le film. Il a bien marché aussi aux États-Unis, en Australie et en Afrique du Sud. Un peu moins au Royaume-Uni…

FdC : Où la communauté indienne est pourtant particulièrement importante…

Ashutosh Gowariker : Et oui. Les représentants de notre communauté sont venus le voir, mais les Anglais l’ont ignoré… Globalement, le film a donc eu, d’ores et déjà, une belle carrière !

FdC : Un succès comparable à celui de Lagaan ?

Ashutosh Gowariker : Non, quand même pas. Lagaan a été encore plus vu. Son style était beaucoup plus susceptible de séduire le plus grand nombre… Lagaan était, avant toute chose, une histoire d’amour, une romance. Les meilleurs scores sont toujours obtenus par les films romantiques. Viennent ensuite les comédies, puis les films d’action, puis les thrillers… et, enfin, les films sociaux ! Donc, en tenant compte de cet état de fait, Swades est un énorme succès !

FdC : Mais Lagaan était une comédie romantique, sociale avec de l’action… Difficile à “catégoriser”, non ?

Ashutosh Gowariker : C’était un mixte assez complexe…

FdC : Cette combinaison de registres rend votre cinéma peu représentatif de Bollywood. Vous êtes seul sur ce terrain, ou vous appartenez à une famille de cinéastes ?

Ashutosh Gowariker : Ce n’est pas simple… Déjà parce que ce n’est jamais facile de se définir soi-même. Mais, je ne crois pas qu’il y ait, pour l’instant, un autre cinéaste qui utilise les principes du cinéma de divertissement pour faire du cinéma social. Qui traite de thèmes importants autrement que dans une dimension purement réaliste. Le social et le cocktail chansons-danses sont deux registres généralement opposés, aux antipodes l’un de l’autre.

FdC : C’est donc votre style propre, votre spécialité personnelle…

Ashutosh Gowariker : Il n’est pas difficile de se procurer les recettes des bons plats. Mais il ne suffit pas d’appliquer la recette pour que le plat soit savoureux. Sinon il n’y aurait pas de grands cuisiniers ! Chacun doit trouver ses propres “trucs”, doit s’approprier la recette pour apporter son petit plus personnel. Je crois que c’est la même chose en musique, en littérature ou au cinéma.

FdC : Au moment d’écrire le scénario, comment vous vient l’idée d’intégrer une chanson ? Pourquoi précisément à ce moment-là ? Vous n’avez pas peur qu’elle tombe comme un cheveu sur la soupe ?

Ashutosh Gowariker : J’ai toujours peur. Je suis même pétrifié de peur ! Alors, j’y vais tout en douceur. Je teste, j’essaie de sentir le moment propice, le moment où elle glissera presque sans que l’on s’en rende compte. L’amorce est essentielle. Elle doit directement émerger de l’atmosphère, du rythme de la scène.

FdC : Vous vous impliquez dans le travail musical ?

Ashutosh Gowariker : Je suis de très près le travail du compositeur, lui fournissant le plus d’informations possibles.

FdC : Il vous arrive de chanter ?

Ashutosh Gowariker : Occasionnellement ! Par exemple, je participe effectivement à une des chansons qui est intégrée au spectacle que Gita donne dans le village…

FdC : Vous vous attachez à des thèmes universels : l’éducation et, pour faire simple, les trois mots mis en exergue de la constitution française « Liberté, Égalité, Fraternité ». Liberté pour les femmes. Égalité entre les différentes castes. Et Fraternité, parce que vous insistez sur la nécessité de travailler ensemble pour le bien commun et non simplement de penser à ce qui est le plus intéressant à titre personnel.

Ashutosh Gowariker : Savez-vous que « Nous, le peuple », le sous-titre du film, n’est autre que le début (les trois premiers mots) de la constitution indienne ? C’est, à mon sens, la clef de tout.

FdC : Mais ce qui pourrait s’apparenter à votre diagnostic médical pour la bonne santé de l’Inde (éducation, liberté, égalité, fraternité) pourrait, me semble-t-il, être prescrit à l’ensemble du Tiers-Monde (de l’Amérique latine à l’essentiel des pays asiatiques, en passant par l’Afrique, évidemment).

Ashutosh Gowariker : J’ai fait Swades parce que beaucoup de choses me choquaient dans l’actuel fonctionnement de l’Inde. J’ai ressenti le besoin de regrouper toutes ces thématiques dans un seul film. Or, le plus souvent, les films posent des questions. Ils soulèvent des problèmes, mais se terminent sans apporter de réelles solutions. Moi, je n’avais pas envie de ça. J’avais envie d’apporter mes propres solutions. Par exemple, il me paraissait essentiel d’insister sur l’importance de l’éducation. Et l’importance de réagir très vite. De se donner les moyens nécessaires à cette éducation le plus tôt possible. Tout de suite. Je voulais aussi déconnecter les actions à mener des simples faits et gestes du gouvernement. Nous nous devons de nous prendre par la main pour agir dès aujourd’hui. Car ensemble, nous avons le pouvoir de faire évoluer les choses. Il était donc très clair que j’adressais ce film directement aux Indiens. Qu’ils vivent en Inde ou à l’étranger, d’ailleurs. Mais je trouve passionnant de voir que les mêmes remèdes pourraient être aussi appliqués en Amérique du Sud, par exemple !

FdC : L’absurdité des rapports entre castes s’applique exactement de la même façon en Afrique. La nécessité d’éducation pour tirer le pays vers le haut est applicable à l’ensemble de l’hémisphère sud, et à nombre de pays du Moyen-Orient et de l’Europe de l’Est.

Ashutosh Gowariker : Je crois qu’on retrouve partout les mêmes réflexes qui consistent à dire : « Nous ne pouvons rien faire. Nous vivons dans un pays pauvre, corrompu… Ma seule façon de m’en sortir : gagner de l’argent, beaucoup d’argent, pour essayer de sortir ma famille de cette tourmente. Pas question de jouer la carte de la solidarité. » Et c’est aussi comme ça que nos pays n’en finissent pas de couler.