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Création et consolidation d’un fossé Fiches du Cinéma n°1851-52 du 17 janvier 2007

Les sujets historico-politiques continuent à nourrir le cinéma américain. Nouvel exemple : Bobby. En traitant le traumatisme de la mort de Robert Kennedy, Estevez touche un sujet dépassant sa portée politique, pour se trouver en phase avec un mouvement traversant actuellement cet Hollywood. Certes, la mort de Bobby fut un drame, et des personnalités telles que Norman Mailer, James Ellroy ou Hunter S. Thompson considèrent toutes que la non accession au pouvoir de Bobby constitue le tournant de l’histoire américaine récente. Mais celui-ci dépasse une simple nostalgie des années soixante, tel qu’Estevez le suggère. La fin de Bobby marqua en fait l’inéluctabilité d’une fracture dans la société américaine qui ne s’est toujours pas résorbée, et sur laquelle le nouveau cinéma américain va se construire.

En effet, Bobby n’était pas que l’homme de la jeunesse, des minorités et des pauvres. Il l’était certes, mais il y en eut d’autres. Georges McGovern, par exemple, capta ces forces mais subit la plus lourde défaite électorale de tous les temps. Le frère de John était en effet aussi un ancien membre de la commission McCarthy, un dur à l’anti-communisme féroce, réputé pour son caractère de fer. Cet élément était capital, car il le rendait aussi crédible auprès des petits Blancs que Nixon, et permettait ce miracle : un politicien capable de parler aux Noirs et aux Blancs du sud, et capable surtout d’expliquer à chacun le point de vue de l’autre. Bobby le dur était justement celui par qui la gauche humaniste pouvait ne pas être traitée de faible. Cette fracture s’amplifia avec sa mort pour constituer le fond des débats politiques actuels (comme le duel Bush/Kerry).

Un fossé se creusa alors, entre une Amérique profonde et une Amérique libérale (au sens américain du terme), sur lequel le Hollywood des années 70 se construisit, dans cette violence et ces contradictions. Cette fissure est encore là, dans un pur produit hollywoodien comme Massacre à la tronçonneuse, le commencement (qui sort le mois prochain). Ce film d’horreur oppose de jeunes hippies à une famille de psychopathes sudistes, parlant patriotisme et esprit américain. Cette dichotomie entre ces deux conceptions caricaturales de la société américaine remonte à la mort de Bobby Kennedy. Lui, l’anti-communiste dur comme le fer, pouvait parler à ces prolétaires racistes affamés. Il pouvait aussi parler aux hippies, à cette jeunesse fascinée par son engagement. Il était bien l’homme du rassemblement, comme le suggère Estevez, mais pas au sens où ce dernier l’entend. Il l’était parce qu’il pouvait vraiment comprendre et se faire comprendre des deux pôles opposés du pays, ceux qui hésitaient à sombrer dans une “guerre culturelle” faisant toujours rage. Sur sa mort s’est donc construit une Amérique qui, désormais, est le terreau symbolique (ou pas) de films d’horreur dont le succès commercial démontre la pertinence. Bienvenue en 2007, où les États-Unis entiers ne sont que l’agrandissement d’un schéma de film gore.

Par Pierre-Simon Gutman