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Nos pères, ces héros "World Trade Center" vs "Mémoires de nos Pères"

Cinq ans après le 11 septembre, où en est l’Amérique avec ses mythes ? Comment son industrie culturelle, Hollywood, compose-t-elle avec la nouvelle donne géopolitique ? Deux approches semblent coexister, renforçant les habituelles lignes de partage états-uniènes : pro / anti guerre, républicains / démocrates, cote est / middlewest… À droite, le choix classique et ancien de la « sur-mythologisation » ; à gauche, celui, aussi classique mais plus récent, de l’analyse critique et contestataire. »

Sortis en salle quasiment en même temps, World Trade Center d’Oliver Stone et Mémoires de nos Pères de Clint Eastwood se collettent chacun avec un fait marquant de l’histoire contemporaine américaine. Stone évoque les attentats du 11 septembre 2001 ; Eastwood, la bataille d’Iwo Jima pendant la Guerre du Pacifique avec le cliché de Joe Rosenthal comme pivot du film. Ces œuvres sont tirées de faits authentiques. Pourtant, les deux cinéastes suivent des voies différentes pour envisager le même sujet : l’héroïsme, et plus précisément le processus d’héroïsation. Héroïsme civil pour des individus coincés sous les décombres des tours jumelles. Transfigurés par l’épreuve, pompiers, policiers, anciens Marines deviennent les emblèmes d’une Amérique meurtrie mais sauve. Pas de différence de nature entre les blessures infligées à la personne et au pays. Les personnages revêtent les habits de héros du film, de leur famille et de leurs collègues. C’est une héroïsation de fait et de droit. Au contraire, Mémoires de nos Pères dissocie, hiérarchise et nuance les facteurs de l’héroïsme militaire : les soldats se battent, le photographe symbolise et le gouvernement mythifie. Chacun y trouve son intérêt : sauver ses copains, augmenter le tirage du journal, débloquer des fonds pour financer l’effort de guerre. L’héroïsme devient une notion floue, ambiguë et essentiellement politique dans sa publicité.

Ces approches entraînent les films dans des directions contradictoires. World Trade Center a une trajectoire chronologique, ascendante, sanctifiant le héros en incarnation patriotique. Les personnages deviennent mi-hommes mi-dieux avec le vocabulaire afférent : martyr, résurrection, anoblissement. Mémoires de nos Pères fonctionne sur deux fils narratifs parallèles : la bataille et la tournée triomphale. Ces fils sont englobés par une autre narration, plus intime : l’enquête du fils d’un des “héros“ d’Iwo Jima sur son père. Ces temporalités neutralisent les velléités d’assomption légendaire. Les trois soldats doivent supporter et endosser une gloire dont ils pressentent l’imposture. La nécessité politique et économique de la figure du héros se dessine. Eastwood déconstruit, démythifie la posture héroïque jusqu’à ce que le terme ne soit plus qu’une coquille vide.

Deux images fortes illustrent le propos de chacun des films :
L’apparition irréelle mais incarnée du Christ en pourvoyeur d’eau minérale signe World Trade Center . Ce plan apparaît en réponse à l’appel des victimes sous les décombres. Image kitsch, d’une religiosité naïve et univoque qui caractérise le film et le colore d’une tonalité “bushienne“. Ce plan légitime toute l’argumentation guerrière contre l’Axe du Mal, le Christ étant du bon coté, fournissant en cas de besoin les bouteilles d’Evian.
L’image clef du film d’Eastwood pourrait être ce gâteau servi lors d’un banquet, inspiré du cliché de Rosenthal et recouvert de son coulis rouge sang. Image triviale et obscène qui désacralise l’exaltation héroïque voulue par la photo. Cette matérialisation écoeure et révèle comme un lapsus le destin des soldats livrés à l’appétit des medias, de la foule et du gouvernement. Par cette mise en accusation, Mémoires… trouve aussi une pertinence contemporaine.

En épilogue, les héros boitillants de WTC sont fêtés et acclamés à l’occasion d’une réception édénique, intronisés en quelque sorte, dans le Hall of Fame de la bravoure. Les soldats de Mémoires… gardent leur distance, tentent de résister à l’attraction patriotique. O. Stone dématérialise et spiritualise des personnages devenus les porte-drapeaux d’une nation outragée. C. Eastwood défait nos pères de leur aura mythique pour ne les envisager qu’en humains, trop humains.

Par Jef Costello