Rechercher du contenu

Psychologie du pouvoir : « Les Fous du roi » vs « The Queen »

Huey Long était un politicien sudiste populiste des années 30 qui, élu gouverneur de Louisiane, avait entièrement verrouillé son État. Il s’était ensuite fait élire au Sénat, mettant à sa place un pantin à son service. Roosevelt le prenait pour une grave menace envers l’Amérique et Long ne faisait pas mystère de son envie d’accéder à la Maison Blanche. Il se fit assassiner avant, en prononçant la phrase : “Mon Dieu, il me reste tant à faire”.

Tony Blair est un politicien anglais ayant réussi l’exploit de transformer en dauphin celui, Gordon Brown, dont il semblait un temps n’être que l’héritier. Il s’est maintenu au poste de premier ministre pendant presque dix ans, changeant de fond en comble le Labour Party, en lui faisant oublier sa doctrine originelle, voire ses racines idéologiques.

Si ces deux hommes politiques vécurent dans des époques et des pays différents, ils occupent tous deux cette semaine l’actualité cinématographique. Les Fous du roi est en effet la nouvelle adaptation d’un livre nettement inspiré de la vie de Huey Long, tandis que The Queen met directement en scène, sans nom d’emprunt, le premier ministre anglais en exercice, Tony Blair. Ces deux œuvres abordent frontalement, avec plus ou moins de fidélité à la réalité, le pouvoir, son quotidien et son univers impitoyable.

Cette tradition est en France peu vivante. Même le fameux Promeneur du Champ de Mars de Robert Guédiguian tenait plus du portrait psychologique que de l’analyse de la présidence. Aux États-Unis, Oliver Stone signa, avec Nixon, un des films les plus directs et courageux sur le sujet. Mais Les Fous du roi et The Queen ne viennent pas de nulle part. Le premier est le remake d’un film (adapté du même roman) de Robert Rossen, tandis que le second est une sorte de suite d’une mini-série réalisée par Frears pour la BBC : The Deal . Et, dans les deux cas, la comparaison est dure pour les derniers venus. En effet, les films de Zaillian et Frears montrent deux politiciens, certes complexes, mais étrangement situés à l’arrière plan, comme si les cinéastes avaient en fait eu peur d’aborder leur sujet. La Reine Elisabeth II et le journaliste Jack bloquent ainsi la vue, en s’imposant comme les vrais personnages principaux. Si cette intention peut être louable, elle aboutit ici à une schématisation, où la description des hommes de pouvoir passe uniquement par une brève étude psychologique.

The Deal et le film de Rossen savaient faire preuve de la froideur nécessaire pour aborder vraiment la politique et sa complexité tactique. The Queen et Les Fous du roi , eux, restent étonnamment vagues, faisant du premier ministre un aimable ambitieux et de Long un populiste dangereux. Oliver Stone se livrait lui aussi à l’explication psychologique expéditive, mais il n’oubliait pas de filmer les vrais moments de décision ou de manipulations, ceux où la vie d’un dirigeant prend un sens et se révèle pleinement, dans ce que l’action a de plus significatif. Les dernières œuvres de Frears et de Zaillian ne sont pas de ces eaux, et gardent sur le règne de ses héros et leur méthode de gouvernement un silence pudique tout à fait semblable à celui observé dans le récent Président de Lionel Delplanque. Là aussi, le metteur en scène mettait au premier plan un autre personnage, faisant presque office de tampon. Là aussi, il préférait se concentrer sur les rapports humains, faisant le compte des habitudes sexuelles et psychologiques du leader, mais oubliant souvent de l’observer dans son travail et dans le quotidien, pourtant hautement révélateur, de cette condition de chef d’État. Dans tous ces cas, les cinéastes préfèrent l’intrigue, voire le portrait des noirceurs et défauts du politicien. Une pratique qui pourrait se rapprocher de certains Welles et de ses œuvres sur la mégalomanie. Mais, faute de la folie wellesienne, les trois films présentent ici un constat toujours incomplet, car se concentrant sur l’anecdotique, la coloration humaine, oubliant de s’interroger et de regarder vraiment le pouvoir, ses dilemmes et sa froide vérité.